Shokuzai – Celles qui voulaient oublier (Kiyoshi Kurosawa, 2012)

de le 11/06/2013
 
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Dans ce deuxième acte de Shokuzai, qui regroupe les trois derniers épisodes de la mini-série, Kiyoshi Kurosawa change légèrement de ton pour tracer le chemin vers la rédemption. A travers le concept de refoulement, il poursuit son portrait multiple de femmes jusqu’à enfin laisser s’exprimer son ange noir dans un maelström final époustouflant. Toujours à la rencontre des genres, Shokuzai – Celles qui voulaient oublier vient conclure une œuvre monstre.

Fini celles qui voulaient se souvenir, et place à celles qui ont préféré oublier un trauma d’enfance pour se construire à leur façon. Évidemment un tel drame ne peut être oublié et l’esprit humain, avec sa capacité à occulter des jalons essentiels de la construction de l’être, va s’en servir pour créer des névroses. Les deux enfants devenus adultes de cette partie en font les frais, de façon plus ou moins évidente. Et cela donne lieu à un nouveau traitement polymorphe invoquant plusieurs genres aux codes très précis pour mieux sublimer la mosaïque de Shokuzai. Dans le premier récit, Kiyoshi Kurosawa va suivre Akiko, prisonnière visiblement perturbée incarnée par la toujours impressionnante Sakura Ando. Ce chapitre utilise une construction interne sous forme de flashbacks, répondant à la structure globale de la série, pour mettre en lumière la recherche du trauma original. Sans surprise, c’est à nouveau un personnage qui subit inconsciemment une peut panique des hommes, son esprit cherchant par tous les moyens à reproduire l’évènement sans quelle en ait vraiment conscience. Il s’agit clairement du chapitre le moins intéressant de toute la série car tout y est assez prévisible, y compris la réaction brutale d’Asako qui commence à prendre conscience de la difficulté de son entreprise pénitente. De plus, le côté névrosé finit par desservir quelque peu le propos au niveau de la nature maléfique de l’homme. Néanmoins, le personnage d’Akiko sert à sa manière ce qui va éclater au grand jour dans le chapitre final.

SHOKUZAI celles qui voulaient oublier 1

Le deuxième récit, soit le chapitre 4, est quant à lui d’un tout autre calibre. Kiyoshi Kurosawa y utilise les codes d’une sorte de comédie de mœurs un peu malsaine. On y suit le parcours de Yuka, personnage immonde auquel le physique très doux de Chizuru Ikewaki apporte un étrange équilibre, comme s’il était impossible de détester cette garce. Pourtant, Kiyoshi Kurosawa n’y va pas avec le dos de la cuillère avec ce personnage. Elle met tout en œuvre pour détruire le couple de sa sœur, se fait faire un gosse, développant un plan d’une cruauté sans limite. Tout cela bien sur jusqu’à l’acte de trop qui, en parallèle avec le retour d’Asako dans sa vie, lui donnera l’illusion d’une rédemption. Dans ce chapitre commence à briller la notion de pardon, qui sera largement mise à mal dans l’ultime partie. A travers les actes ignobles de Yuka, c’est bien le personnage d’Asako qui trouve de nouvelles nuances, une forme d’humanité qui lui avait été enlevée à la perte de son enfant pour en faire un être fantomatique presque surnaturel. Il y a cette scène formidable pendant laquelle Asako retourne la situation de chantage que lui avait imposé Yuka, sorte d’affrontement entre deux monstres à visage humain, chacun face à son avenir (la vie pour l’une, la vengeance pour l’autre). Tout cela sur un ton entre légèreté comique et adultère, et noirceur sournoise qui ne demande qu’à tout avaler. Jusqu’au bouleversement total du dernier acte.

SHOKUZAI celles qui voulaient oublier 2

Le dernier acte, pièce angulaire de toute cette fresque, est un morceau de cinéma assez magistral. Bien plus qu’une simple conclusion qui ferait se mettre en place l’ensemble des pièces du gigantesque puzzle, le chapitre titré « Rédemption » se fait à la fois bilan, pivot de l’intrigue et ouverture sur un avenir des plus pessimistes. Kiyoshi Kurosawa aura rarement tenu un discours aussi noir et sans espoir dans ses films, à l’image de ce dernier plan bouleversant sur Asako pénétrant dans le brouillard et s’adressant à l’esprit de sa fille qui s’élève vers le ciel. En rejouant de façon symbolique les motifs que chaque récit précédent pour mieux construire un lien inaltérable, cette conclusion développe une grammaire cinématographique complexe qui donne d’autant plus de sens aux multiples révélations. Pour la première fois, le visage du mari d’Asako, seul personnage masculin profondément bon de la saga, apparait au spectateur, tandis que la construction des cadres de Kiyoshi Kurosawa fait avancer le mystère autour du visage de l’assassin par qui la tragédie est arrivée. On retrouve le talent du réalisateur pour l’exploitation de l’arrière-plan tandis que Shokuzai – Celles qui voulaient oublier devient au fur et à mesure un brillant héritier du pur thriller hitchcockien. La série n’est finalement pas très éloignée de la cruauté ludique d’Old Boy avec son plan de vengeance tellement complexe qu’il illustre à lui seul le fonctionnement de l’esprit le plus torturé. Plus le film plonge dans les révélations qui tissent la tragédie, plus il s’enfonce dans le thriller horrifique jusqu’à devenir un dérivé de film de fantômes. Quand présent et passé se mêlent tout à coup, le temps d’un ultime flashback, les humains prennent conscience de leur nature monstrueuse au sein d’un dispositif contrôlé par le destin, une révélation ne pouvant mener qu’à la perte de tout espoir. A la fois poétique et morbide, intime et spectaculaire, Shokuzai et son portrait de femmes prend une ampleur démesurée qui finissent d’imposer Kiyoshi Kurosawa comme un auteur majeur de son époque, à la fois très à l’aise dans la multiplication des genres cinématographiques et capable de porter un regard plein de lucidité sur ses contemporains. Et c’est assez magistral.

FICHE FILM
 
Synopsis

Il y a quinze ans, quatre fillettes étaient témoins du meurtre d’Emili, leur camarade de classe. Incapables de se souvenir du visage du tueur, elles étaient menacées d’une pénitence éternelle par Asako, la mère de la disparue. Contrairement à Sae et Maki, Akiko et Yuka veulent oublier. Et la mère d’Emili, que cherche-t-elle encore après tout ce temps ?