Shield of Straw (Takashi Miike, 2013)

de le 22/05/2013
 
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Takashi Miike en compétition à Cannes avec un film tel que Shield of Straw, c’est l’assurance pour Thierry Frémaux de s’en prendre plein la gueule. Si le délégué général ose l’ouverture du festival au cinéma de genre, les festivaliers et la presse n’ont pas encore franchi ce cap. La preuve avec la réception tragique réservée à Shield of Straw, pure série B, pur film de Miike, immédiatement qualifié de nanar par ceux qui plus tard dans la journée loueront la beauté du dernier film de Valeria Bruni Tedeschi. A Cannes le divertissement n’a toujours pas sa place, à Cannes les bobos gauchaux concons jugent comme idéologiquement puant un film dans lequel un flic fait son travail, pendant ce temps Takashi Miike livre une copie loin d’être irréprochable mais se fait plaisir. Et à nous aussi par la même occasion.

Shield of Straw est un western moderne. Takashi Miike aime le western, il en a déjà réalisé un, et cette fois il en importe les codes dans cette adaptation d’un roman du mangaka Kazuhiro Kiuchi. L’univers est contemporain, mais le code d’honneur est presque issu d’un autre temps. Le pitch est des plus basiques, dans la veine de certains actioners hard boiled des années 70 qui faisaient déjà écho à certains westerns des années 50. Shield of Straw se situe, au moins au niveau de son récit et des questionnements qu’il entraîne, dans le sillon des Rio Bravo, 3h10 pour Yuma, Le Convoi de la peur et L’épreuve de force. Le souci est que Takashi Miike se retrouve pris en étau avec d’un côté la nécessité de livrer un produit commercial solide et carré (le film est produit par Warner) et d’un l’autre le désir de continuer à produire un cinéma complètement libre et fou. A l’arrivée, Shield of Straw n’est pas si fou même s’il contient quelques fulgurances, et marque à nouveau un certain recul au niveau de ce qui faisait le charme du cinéma de Miike : son absence de morale et de limites, qu’il équilibrait jadis en réalisant des films beaucoup moins hardcores entre deux longs métrages violents plutôt que d’atténuer les choses au sein d’un même film.

Shield of Straw 1

A 53 ans, un brin apaisé même s’il garde un rythme d’au moins un film par an (il est déjà monté à 8 films par an il y a quelques années), Takashi Miike est de moins en moins punk et de plus en plus mainstream. Ceci étant dit, il livre avec Shield of Straw un film qui peut être largement pris en défaut mais qui est loin de manquer d’intérêt, d’autant plus qu’il est son film qui soulève le plus de questions depuis bien longtemps. Ces questions morales ne sont pourtant pas bien nombreuses, et sont rabâchées à plusieurs reprises, mais il n’empêche qu’elles ont le mérite d’être posées. La principale étant bien entendu une question d’honneur et de respect face au métier de policier : protéger une ordure capable de violer et assassiner une petite fille est-il moralement juste ? Le traitement de la question est assez ironique, voire malsain, car Takashi Miike fait du suspect (considéré exclusivement comme coupable jusqu’au dernier acte où sont évoqués d’autres suspects) un type abject pour lequel le spectateur ne peut ressentir que de la haine. Il nous place ainsi dans la position du citoyen japonais qui juge ce type, avec aucune empathie. C’est intelligent car par cet artifice il parait glorifier la police, idée toujours aussi insoutenable pour la critique de cinéma (40 ans que ça dure) incapable de voir plus loin que le bout de son nez. Shield of Straw n’est en rien une apologie de la police, et quand bien même cela serait le cas, il n’y aurait pas vraiment de problème. Dans son film, Takashi Miike peint un portrait d’une police totalement corrompue du simple agent de la circulation aux plus hautes sphères, faible devant l’appât du gain, carriériste ou tout simplement sujette à une absence totale de valeurs. Il va jusqu’à travestir complètement son propos, comptant sur l’intelligence du spectateur à travers sa mise en scène pour faire la part des choses, en créant un véritable héros vu comme un flic au code d’honneur inébranlable sauf qu’en réalité le bonhomme ne prône en aucun cas le sens du sacrifice. En effet, il faudra être attentif aux moindres détails mais si l’agent Mekari se donne tant de mal pour accomplir sa mission, ce n’est pas un sacrifice mais une façon pour lui de se suicider avec les honneurs. Dans cette optique, Shield of Straw devient un film très noir sans aucun personnage positif, ou quand le premier degré n’est qu’une habile illusion.

Shield of Straw 2

Shield of Straw c’est le parcours d’un homme vers la seule échappatoire possible à son existence devenue misérable après la mort de sa femme et de tout espoir. C’est également le regard sur une société totalement corrompue et vidée de sa substance morale. Le problème est que le film est assez maladroit dans sa démonstration. Le scénario est ponctué d’incohérences qui atténuent son propos (les conditions imposées par Ninagawa sont très floues et même les personnages essayant de tuer Kiyomaru ne semblent pas les avoir saisies), le découpage du film devient parfois incompréhensible (la spectaculaire attaque du camion brouille les repères visuels et temporels) et l’action n’est pas toujours au rendez-vous. Car Takashi Miike reste ce cinéaste ayant des problèmes avec la rythmique de sa narration, son plus gros défaut, et qu’il préfère toujours les paroles aux actes. Shield of Straw est un film qui subit un peu la profusion de dialogues et certaines situations un peu bêtes, et la progression dramatique s’en trouve affectée. Cependant, cette pure série B qui en apparence ne va pas beaucoup plus loin réserve son lot de séquences mémorables, ose le bad guy le plus dégueulasse vu depuis des lustres, livre son lot de petites scènes d’action torchées avec sérieux et est une nouvelle preuve que la mise en scène de Takashi Miike se montre de plus en plus solide et maîtrisée, même si on peut regretter la disparition progressive de son grain de folie qui ne se retrouve plus que dans ses adaptations de mangas ou de jeux vidéo. Sous ses airs un peu crétins, Shield of Straw est une série B crépusculaire peut-être un peu vaine et maladroite mais qui ne manque pas de sérieux atouts, dont une bande d’acteurs remarquables.

FICHE FILM
 
Synopsis

« Tuez cet homme et vous toucherez 1 milliard de yens de récompense ». Avec cette publicité parue dans tous les journaux japonais, le milliardaire Ninagawa met à prix la tête de Kiyomaru, l’assassin présumé de sa petite-fille. Des millions d’ennemis potentiels vont alors se dresser sur la route des policiers chargés d’escorter Kiyomaru jusqu’à Tokyo, transformant leur périple en une poursuite infernale et entrainant le spectateur au cœur d’un western urbain à l’issue incertaine…