Sherlock Jr. (Buster Keaton, 1924)

de le 15/10/2016
 
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Cette année, le Festival Lumière rend hommage à celui qu’Orson Welles surnommait « le plus grand de tous les clowns de l’histoire du cinéma ». Parmi les nombreux classiques du comédien-cascadeur-comique-réalisateur diffusés, Sherlock Junior. Une œuvre dans laquelle l’artiste démontre une nouvelle fois toute l’étendue de son immense talent au service d’une œuvre pionnière dans son genre, dont l’influence est encore présente aujourd’hui.

Sherlock Jr.

Lorsque Buster Keaton entreprend la réalisation de Sherlock Junior en 1924, il est à l’apogée de sa carrière. Ses nombreux courts métrages ont assis sa réputation de maitre du burlesque au même titre que Charlie Chaplin et Harold Lloyd. Au fil des ans Keaton c’est constitué une véritable famille de cinéma qui le suit sur chacun de ses projets grâce à sa société Buster Keaton Productions, lui permettant de garder son indépendance. Sherlock Junior ne déroge pas à la règle puisqu’on retrouve Joseph M. Schenck à la production, Byron Houck et Elgin Lessley à la photographie, Fred Gabourie aux décors, et surtout le trio Jean C. Havez, Joseph A. Mitchell, Clyde Bruckman au scénario. Joe, le père de Buster, campe le père de la fille interprété par Kathryn McGuire que le cinéaste retrouvera la même année sur La croisière du navigator. Tandis que Ward Crane (Le fantôme de l’opéra) campe l’antagoniste de notre anti héros. Le tournage se déroule à Los Angeles. Pour les besoins des cascades Keaton double lui-même de nombreux acteurs et manque de se briser la nuque en sautant du train pour recevoir des tonnes d’eau, lui provoquant des lésions qui ne lui seront diagnostiquées qu’une dizaine d’années après.

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Suivant les mésaventures d’un projectionniste, amoureux d’une fille qui l’accuse d’un vol qu’il n’a point commis, Sherlock Junior ne déroge pas au schéma préétabli par le cinéaste sur ses précédents courts métrages et premiers longs. À savoir la quête d’un individu maladroit, affrontant de nombreuses épreuves pour trouver l’amour. Outre cette dimension romantique, la singularité de Keaton dans le paysage burlesque de l’époque, se situe dans l’accumulation de malheurs et de catastrophes en tous genres qui vont pousser son personnage à trouver une solution dans sa quête, via un climax spectaculaire lié à l’environnement autour de lui. Son visage impassible face aux situations lui vaudra le surnom de « l’homme qui ne rit jamais ». À titre de comparaison, le comique de Lloyd reposait généralement sur son éternel optimisme, tandis que Chaplin peut se voir comme une « fusion » des artistes précités, cherchant des solutions au sein d’un contexte social difficile souvent absent chez Keaton et Lloyd. Dans Sherlock Junior la structure limpide imaginée par le cinéaste et ses scénaristes permet de développer un crescendo comique qui dépasse le cadre des « quiproquos » pour mettre en avant l’incapacité du personnage à déclarer ses sentiments envers celle qu’il aime. Ici c’est l’autre prétendant et le père de la jeune fille qui l’empêchent de déclarer sa flamme. Le quotidien banal représenté par la maison contraste avec la suite de l’intrigue située dans un film. La traversée du train par le cinéaste, inaugure le futur Mécano de la « General » tourné deux ans plus tard, pour se conclure par une cruelle chute d’eau.

sherlock-junior-4Le cœur de Sherlock Junior est la séquence du film dans le film où le projectionniste traverse différents longs métrages avant d’atterrir dans une œuvre policière qui va lui permettre de devenir un détective dans la lignée de Sherlock Holmes. Le tout dans un enchainement d’effets spéciaux complexes encore impressionnants aujourd’hui. Le manoir prestigieux est un contrepoint avec la maison du début, tout comme le fait que le projectionniste soit devenu un héros. C’est sur ce point que l’on touche à l’essence thématique de Sherlock Junior : le pouvoir du cinéma dans nos vies. Un miroir tendu au spectateur, qui n’a rien perdu de sa force évocatrice, grâce à l’évidence du traitement effectué par Keaton et l’inventivité des gags qui en découle. À ce titre la partie de billard permet de constater le génie du cinéaste dans son approche mathématique de la mise en scène. Dès le début de sa carrière, Keaton a toujours pensé sa scénographie sur l’utilisation géométrique du cadre et des accessoires comme vecteur de gags: L’avant et l’arrière plan, la gauche et la droite, les cordes, les escaliers, les fenêtres … afin de se débarrasser des traditionnels cartons pour développer une narration plus visuelle. Cette approche créer un montage au rythme effréné entre action et réaction. Ce qui est à nouveau le cas dans Sherlock Junior mais avec une exécution plus subtile. Le tout se concluant par le traditionnel climax, ici une incroyable course poursuite où le comédien cascadeur dévale à toute allure la ville accroché au guidon d’une moto conduite par un policier.

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Tourné sans aucun frein sur le véhicule, cette séquence spectaculaire, qui valu au comédien d’être projeté plusieurs fois en avant lors de collisions, met à profit la fameuse ligne droite cher au cinéaste de La Voisine de Malec. Cette œuvre exceptionnelle se concluant sur une touche romantique typique du cinéaste. Sorti le 11 mai 1924, Sherlock Junior ne rencontra pas un grand succès, à contrario des autres œuvres de Keaton. Avec le temps le film fut reconsidéré comme une œuvre majeure de son auteur. En 1991 Sherlock Junior fit son entrée au National Film Registry. En 2012 il fut classé 61ème film le mieux monté de tous les temps par la Motion Picture Editors Guild. Le Time le classa également dans sa liste des 100 meilleurs films de tous les temps. Son influence touche de manière plus ou moins volontaire des œuvres comme La rose pourpre du Caire ou Last Action Hero ainsi que de nombreux récits « méta » ayant pour cadre le cinéma. De Sherlock Junior Keaton disait « Il n’est pas surréaliste. J’ai juste voulu qu’il soit comme un rêve ».

Sherlock Junior constitue l’une des plus belles réussites de son immense génie. Bourré d’idées ingénieuses, d’un rythme effréné et d’une histoire qui malgré les nombreuses variations sorties depuis, n’a rien perdu de son charme. Une véritable merveille ayant largement mérité son statut de classique dans l’histoire du cinéma, demeurant toujours aussi passionnant à découvrir et redécouvrir.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un projectionniste s'endort et retrouve en rêve son amie, son rival et vit de nombreuses aventures.