Sanjuro (Akira Kurosawa, 1962)

de le 14/10/2015
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Parmi les nombreux films d’Akira Kurosawa présentés au Festival Lumière, Sanjuro est une œuvre importante mais assez méconnue par rapport au mythique Yojimbo dont il est la suite. L’occasion de revenir sur un long métrage dont les qualités n’ont rien a envier à son illustre prédécesseur.

Sanjuro 1Le succès de Yojimbo – Le garde du corps au box office local, 330 millions de yens, pousse la Toho et les producteurs Tomoyuki Tanaka et Ryûzô Kikushima à lancer une suite. D’abord réticent à l’idée de livrer une suite purement commerciale, Akira Kurosawa finit par accepter la proposition. Avec l’aide de Ryûzô Kikushima et Hideo Oguni, le réalisateur va réécrire son adaptation des Jours tranquilles de Shûgorô Yamamoto prévue pour le cinéaste Horimichi Horikawa, pour en faire la suite des aventures de son célèbre rōnin. De ce défunt projet le cinéaste récupère également le comédien Keijiu Kobayashi qui rejoint Toshirô Mifune, Tatsuya Nakadai et Takashi Shimura. Le cinéaste retrouve son chef décorateur Yoshirô Muraki cependant Kazuo Miyagawa laisse la lumière à son assistant Takao Saitô qui suivra Kurosawa jusqu’à la fin de sa carrière. Le cinéaste cherchera à mettre des touches de couleur rouge sur ces camélias en noir et blanc, mais les tests peu concluants le pousseront à abandonner cette idée en cour de route. Par ailleurs les conditions météo retardent les prises de vues. Cependant le cinéaste encourage Kobayashi à improviser toutes ses scènes comiques.

Sanjuro 2

À contrario de ce que le thème musical de Masaru Satô ferait penser, Sanjuro ne démarre pas immédiatement par son personnage éponyme, mais par les dilemmes des neuf samouraïs (surnommés « la meute des bleus » par l’équipe de tournage) concernant la corruption du chambellan Mutsuta (Yûnosuke Itô). Une introduction qui va permettre au cinéaste de poser les bases d’un récit propice à déjouer constamment les attentes du spectateur, comme l’atteste la première apparition inattendue de Sanjuro et l’issue du combat qu’il mène contre une horde d’assaillants obéissant au clan adversaire. À contrario des Sept samouraïs, ces neuf personnages forment un groupe à la caractérisation unilatérale, dont les ressorts comiques, par moments proche du burlesque, dissimulent une lâcheté propice à de nombreux rebondissements picaresques. Sanjuro apparait à leurs yeux comme un modèle à suivre. Kurosawa fait évoluer le propos de son précédent film et l’aura de son protagoniste principal. Bien qu’il reprenne la manipulation des clans héritée de Yojimbo, Kurosawa, conscient que le public s’est familiarisé avec le personnage de Mifune, ne fait plus de mystère quant aux réelles motivations de ce dernier et préfère questionner l’image qu’il renvoie aux autres personnages et par extension au spectateur. Le statut de héros mythologique, acquis par le duel final du précédent long métrage, est remis en question par la femme de Mutsuta (Takako Irie) et sa fille (Reiko Dan). Si ces dernières se montrent bienveillantes à l’égard de leur sauveur, elles n’hésitent pas à remettre en question sa manière d’avoir recours systématiquement à la violence pour arriver à ses fins.

Sanjuro 3«Un bon sabre doit rester dans son fourreau» dit la femme de Mutsuta. Si ces personnages féminins sont secondaires, à contrario de la princesse Yuki dans La forteresse cachée, ils témoignent à nouveau de l’affection du cinéaste pour les figures féminines fortes. Les voir interférer sur les décisions meurtrières de Sanjuro leur confère plus de force que les neuf samouraïs réunis. À contrario de nombreuses productions actuelles, le film de 1962 n’a pas pour vocation à désacraliser une figure héroïque mais simplement d’en questionner la vraie valeur au travers de ses actions. Dans le rôle titre Toshirô Mifune démontre à nouveau l’étendue de son immense talent, qui au delà de son charisme légendaire compose un personnage d’une grande richesse. À la fois décontracté et sérieux, tout en gardant son sens de l’honneur quand la situation l’exige. Une prestation d’anthologie qui aura inspiré de nombreux interprètes, et notamment Clint Eastwood. Si Yojimbo prenait place dans un village apeuré, sa suite se situe dans les demeures respectives des deux clans. Ce nouveau paradigme permet au cinéaste de jouer d’avantage sur les réparties de groupes et l’humour qui en découle, le rythme soutenu du montage donnant l’illusion que les différents clans se font faces dans la même pièce. Neuf samouraïs face à des adversaires disposant de toute une armée.

Sanjuro 4

Ce contraste renvoie explicitement au sept samouraïs et permet au cinéaste de renouer avec l’héroïsme social et l’humanisme inhérents à son œuvre. Les faibles sont à nouveau les vrais héros du film. Une dimension symbolique présente aussi bien dans l’écriture que dans le choix des décors. La mise en scène pourrait se résumer à un seul mot : chorégraphie. L’aspect comique des samouraïs se retrouve dans leurs postures synchrones les uns des autres accentuant leur décalage avec Sanjuro, toujours à l’avant ou a l’arrière du cadre. Le format 2 :35, autrefois redouté par le cinéaste, permet une meilleure spatialisation dans les rapports de force entre les protagonistes (cadre dans le cadre). L’utilisation fréquente des panoramiques et des travelling permet à Kurosawa de multiplier les échelles de plan à l’intérieur d’une même scène sans forcément « cuter ». La dynamique visuelle se retrouve aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du cadre. À l’instar de Rashômon et des sept samouraïs, Sanjuro s’ouvre sur de violents raccords dans l’axe entre un décor imposant et des plans beaucoup plus resserrés sur un groupe d’individus. L’importance des camélias donne lieu à de très belles compostions picturales. Une réalisation entièrement dévouée à l’immersion émotionnelle du spectateur qui trouve son apothéose dans le combat final. En opposant Sanjuro à Hanbei Muroto (Tatsuya Nakadai), un samouraï errant comme lui, Kurosawa confine à ce duel une dimension personnelle vis à vis de son protagoniste éponyme. La tension palpable entre les deux personnages avant le coup fatal n’est pas sans rappeler un duel de western, et ce jusqu’à l’unique coup meurtrier qui annonce l’avènement du Chanbara, pendant sanglant et mal poli des Jidai-geki. La fin mélancolique et ouverte à différentes interprétations finit par appuyer la richesse de cette œuvre incroyable.

Sanjuro 5Sorti le 1er janvier 1962 au Japon, Sanjuro ne marqua pas la fin de ce personnage fascinant. Mifune le retrouva à deux reprises en 1970. Dans Zatoïchi contre Yojimbo et L’embuscade. Sanjuro eu droit à un remake en 2007 signé Yoshimitsu Morita avec Yûji Oda dans le rôle principal. Kurosawa et Mifune continuèrent leur collaboration sur deux longs métrages importants, le polar Entre le ciel et l’enfer et le drame Barberousse. Sanjuro inspira d’autres personnages emblématiques de la pop culture japonaise. Le plus célèbre étant probablement Ogami Itto imaginé par Kazuo Koike dans le manga Baby Cart, adapté au cinéma dans les années 70. La popularité jamais démentie du personnage imaginé par Kurosawa prouve l’impact mythologique de Sanjuro et l’immense talent de son créateur.

Sanjuro compte comme une nouvelle réussite majeure dans la filmographie d’Akira Kurosawa. Une œuvre aussi riche et passionnante que Yojimbo, qui questionne humblement la place de son héros dans la société qui l’entoure en glissant vers une parabole aussi universelle qu’intemporelle. Une donnée qui finit d’appuyer son personnage comme l’un des plus grands héros de l’histoire du cinéma. Un authentique chef d’œuvre qui mérite amplement d’être redécouvert.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le samouraï rônin Sanjuro Tsubaki prend sous son aile une bande de jeunes guerriers inexpérimentés, les aide à déjouer un complot contre le chambellan. Jouant de ruse avec les conspirateurs, Sanjuro se révèlera un tacticien hors pair, avant de se confronter avec le redoutable Muroto, bras droit du chef des comploteurs.