Saint Laurent (Bertrand Bonello, 2014)

de le 29/09/2014
 
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Quand Bertrand Bonello, le petit chouchou de la critique parisienne, se penche sur le biopic d’Yves Saint Laurent, cela ne peut donner naissance à un film qui aborderait l’exercice de façon conventionnelle. Et en effet, de par son approche et son sens de l’esthétique, ici au service d’un vrai projet, Bonello rejoint Florent-Emilio Siri sur la petite liste des réalisateurs français ayant assimilé qu’un biopic est avant tout une œuvre de cinéma.

Saint Laurent 1Saint Laurent, second biopic du couturier à sortir cette année, n’est pas un chef d’œuvre, ou un immense film comme cela a pu être dit ça et là. Cependant, c’est assurément le plus beau film de Bertrand Bonello, qui a su adapter sa belle mise en scène à la teneur de son sujet, et dont la narration a largement bénéficié de la présence d’un scénariste de profession, , afin de ne pas s’éparpiller comme se fut le cas précédemment. Avec Saint Laurent, il fait le choix de se focaliser sur une tranche de vie d’une dizaine d’années, peut-être les plus riches et les plus troubles, et investit totalement un genre très balisé, le biopic, pour y apporter une vision de cinéaste et ne pas simplement dresser le portrait d’une légende. Loin de toute hagiographie, Saint Laurent brise des règles, avance avec toute la liberté possible afin que la fiction et l’imaginaire participent à recréer une forme de réel. Fidèle ou non, là n’est pas la question. Mais plutôt, quel Yves Saint Laurent est-ce là ?

Saint Laurent 2

Bonello prend le parti de se concentrer sur les passions de Saint Laurent, plutôt que sur son parcours. Mais il prend soin de l’inclure dans une époque, un environnement, afin de mettre en lumière à quel point il était en décalage total, presque déconnecté du monde. Cela se fait notamment à travers une séquence qui utilise habilement le split-screen afin d’opposer la férocité d’un environnement social en France (manifestations, colère, via des images d’archive) à la fugacité de modèles de haute couture qui se succèdent par collections. Il n’a pas besoin d’en faire plus, tout comme il n’a pas besoin de s’appesantir sur la réalité économique du milieu de la mode, une seule séquence entre actionnaires lui permettant de tout mettre sur la table et de se concentrer ensuite sur son véritable sujet. Il va faire de Saint Laurent une créature qui ne s’appartient pas et se cherche en permanence un maître. Pierre Bergé évidemment, l’ogre amoureux mais absent, le pilier économique d’une maison, sorte de passion raisonnée. Mais également, et surtout, Jacques de Bascher, dandy décadent, amant de Karl Lagerfeld, et véritable âme damnée qui entraînera Yves Saint Laurent dans sa chute. Ces passions, ces pulsions, d’amour et de sexe, se traduisent à l’écran par une mise en scène qui joue à fond la carte d’une sorte de poésie dévorante. Chaque « maître » se voit cadré d’une façon différente correspondant au rapport à Saint Laurent. Bergé c’est l’assurance, des cadres stricts, de Bascher c’est le fantasme de l’interdit, des mouvements plus flottants, des couleurs plus irréelles.

Saint Laurent 3Et au milieu coule Yves Saint Laurent, artiste pur et homme névrosé, montré dès la séquence inaugurale comme un personnage quelque part détruit, clairement isolé. Cette décénie choisie par Bertrand Bonello lui permet d’aborder l’homme sous ses aspects les plus sombres, à mi-chemin entre la créature de Frankenstein et le vampire. Un oiseau de nuit aux rapports humains difficiles, avec un comportement presque autiste face à l’industrie de la mode qu’il alimente de ses créations, et qui trouve dans sa relation incandescente avec de Bascher une forme d’expression nouvelle, pure expression de désir et de chair. Toutefois, Bonello reste cette fois relativement pudique et, mis à part un instant de full frontal entre Renier et Ulliel, préfère la suggestion au filmage frontal de scènes de sexe. Son cinéma en sort grandi, par un vrai travail de mise en scène mais également par ce refus de servir cette fausse subversion bourgeoise qui consiste à filmer du sexe pour le sexe, simplement pour récolter les honneurs d’une critique paresseuse.

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Une des beautés de Saint Laurent réside dans le paradoxe fondamental existant dans l’œuvre du couturier. A l’élégance et la distinction de sa personne et de ses créations répond quelque chose de sale, voire de malsain. Sa façon lâche de se débarrasser d’une employée, son récit fait de poussière et de sueur, mélange de honte et d’excitation animale, à propos de ses aventures sexuelles dans les buissons d’un parc, ces instants de folie alcoolisée et ces trips sous substance dessinent une personnalité trouble. Il devient le symbole d’une bourgeoisie décadente, qui cherche son identité perdue dans des comportements toujours plus extrêmes, aveuglée par l’ivresse de sa liberté. La volupté côtoie ainsi la monstruosité, les animaux de compagnie apparemment chéris y sont remplaçables suite à des overdoses, l’hypocrisie y est un mode de vie et la folie des grandeurs est à la mesure du génie du créateur. Loin de l’hagiographie, Saint Laurent n’est pas non plus une sorte de portait à charge qui jugerait l’envers du miroir mortifère d’un génie. Il s’agit plus de l’instantané d’une période dans un milieu bien précis, quelque part expurgé de toute humanité, où les hommes deviennent des noms, où les tenues finissent par définir une personne, où l’autre devient une sorte de bien à vendre au plus offrant. Cet aspect tragique est alimenté par la construction musicale du film, en trois actes, le rock laissant sa place à une musique électronique pour finir sur du classique.

Saint Laurent 5Cet aspect purement décadent et très noir explique la présence du mystérieux Helmut Berger pour incarner, le temps de quelques séquences dans cette narration habilement éclatée, un Yves Saint Laurent vieillissant et seul. L’acteur star des Damnés (dont sont diffusés des extraits) appuie évidemment le modèle Visconti auquel aspire Bertrand Bonello avec sa fresque Saint Laurent. Un film qui aurait gagné à repasser au banc de montage tant les 2h30 commencent à vraiment se faire sentir dans le dernier acte, qui aurait gagné en précision en éliminant des séquences de pur dialogue n’apportant que peu de matière à l’ensemble. En l’état, Saint Laurent est un très beau film, le plus abouti de son réalisateur, mais souffrant tout de même de grosses longueurs amoindrissant l’impact de séquences magnifiquement irréelles, loin du réalisme terre-à-terre et ennuyeux de la plupart des biopics. Il faut dire que le film est porté par des acteurs dont la performance est essentielle, et ce qu’il s’agisse de Gaspard Ulliel, Jérémie Renier ou Louis Garrel, ce dernier s’avérant étonnement bon dans le rôle du dandy Jacques de Bascher.

FICHE FILM
 
Synopsis

1967 - 1976. La rencontre de l'un des plus grands couturiers de tous les temps avec une décennie libre. Aucun des deux n’en sortira intact.