Rigor Mortis (Juno Mak, 2013)

de le 03/03/2014
 
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Personnalité franchement hype, chanteur, producteur, acteur et maintenant réalisateur, sorte d’artiste complet comme le Chine en produit tant, Juno Mak cherche à dynamiter l’approche esthétique du cinéma de Hong Kong. Et pour son premier essai en tant que metteur en scène, ses ambitions sont claires : rendre hommage à un cinéma qui l’a profondément marqué tout en produisant une œuvre extrêmement moderne dans son approche, quelque chose à la limite de l’expérimental dans sa construction purement visuelle. Et si Rigor Mortis est un film loin d’être parfait, il s’agit d’une proposition esthétique radicale, souvent magnifique.

Rigor Mortis 5Si Juno Mak fait l’acteur depuis une dizaine d’années, limitant grandement ses apparitions (on l’a croisé chez Pang Ho-cheung dans Trivial Matters puis dans Dream Home où il jouait le flic à la gueule arrachée), il s’est penché sur l’envers du décor en 2010 en co-écrivant le script de Revenge: A Love Story, dans lequel il tenait le rôle principal et qui était mis en scène par un autre esthète du cinéma hongkongais, Wong Ching-po. Trois ans plus tard, non seulement il signe le script de Rigor Mortis, avec Jill Leung (son co-scénariste sur Revenge: A Love Story et script supervisor sur le magnifique After This Our Exile de Patrick Tam) et Yung Chi-Kwong (co-scénariste avec Jill Leung du film de pompiers As the Light Goes Out) mais il décide de le mettre en scène lui-même. L’idée derrière Rigor Mortis est toute simple : il s’agit de payer le plus bel hommage possible au classique Mr. Vampire de Ricky Lau.

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Mais plutôt que de tenter une réanimation à priori impossible d’un genre aujourd’hui déserté, la kung fu ghost comedy que Mr. Vampire avait participé à popularisé, Juno Mak va utiliser une base importante pour créer autre chose. Ainsi, de Mr. Vampire on retrouve un vampire sauteur, toutefois traité de façon bien plus inquiétante, avec utilisation massive du ralenti, mais surtout un casting. Ainsi, le film s’ouvre sur l’arrivée dans un immeuble de Chin Siu-Ho, dans son propre rôle d’acteur un peu oublié, et au bord du suicide. Mais on croise également Anthony Chan Yau, Richard Ng, Chung Faat et Billy Lau, ayant tous participé à la saga Mr. Vampire. Plus globalement, Rigor Mortis ressemble à une gigantesque réunion d’acteurs de l’âge d’or de Hong Kong, car s’y trouvent aussi Kara Hui et Pau Hei-Ching, soit la sensation que Juno Mak s’est grandement fait plaisir en réunissant les figures qui ont fait le cinéma qu’il aimait plus jeune. Des acteurs importants pour un film qui se concentre sur ses personnages et leurs traumas plus que sur un récit véritablement solide. L’intrigue en elle-même s’avère relativement faible, avec un peu de peine pour maintenir le cap. Elle n’est finalement que le fil qui fait se réunir tous ces personnages dans un même cadre, dans un même mouvement alternatif. Si Mr. Vampire fonctionnait énormément sur son humour, Rigor Mortis en est totalement dépourvu. Il s’agit d’un film clairement dépressif, construit sur des personnages peu à peu vidés du souffle de vie qu’il leur reste.

Rigor Mortis 3Il y a tout d’abord cet acteur qui cherche à se suicider, entrant dans le récit comme vecteur émotionnel et narratif pour n’en devenir qu’un outil de résolution, soit une des maladresses agaçantes du film. Il y a cette vieille femme qui refuse de laisser partir son mari. Il y a cet enfant aux cheveux blancs, ces jumelles fantômes… tout cet immeuble, l’ensemble du décor est fait de drames humains qui font de Rigor Mortis une œuvre à l’ambiance mortifère permanente. Juno Mak n’est pas là pour se marrer et il aborde l’exercice en utilisant une mécanique s’appuyant sur celle de la J-Horror (Takashi Shimizu est d’ailleurs producteur du film) pour créer une sorte d’aventure surréaliste. Entre drame, fantastique et horreur, Rigor Mortis ne manque pas d’idées ni d’identité. Mais le film peine tout de même à trouver son rythme, Juno Mak semblant plus intéressé par la recherche du plan le plus beau possible que par le récit le plus efficace.

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Cette recherche esthétique avant tout, ainsi que la noirceur de son ton désespéré, fait de Rigor Mortis une sorte de cousin pas si éloigné du Silent Hill de Christophe Gans. Ce qui donne lieu aux mêmes problèmes : Rigor Mortis ne fait jamais peur. Ses fantômes dérangent, certaines apparitions glacent momentanément le sang, mais le film ne provoque pas de véritable sensation d’effroi. Il s’observe tel un assemblage, certes magistral mais assez désincarné, de tableaux à la beauté froide et morbide. Juno Mak signe un film qui, sur le plan purement plastique, est assez étourdissant. La précision des cadres et la richesse de leur composition, la rigueur de son découpage, l’élégance et la complexité de ses mouvements de caméra, la retenue et la sobriété de l’ensemble… Rigor Mortis est un sacré morceau de beau cinéma qui, entre deux motifs plutôt classiques du cinéma d’horreur, se prête à une belle réinterprétation des mythes du vampire et du fantôme, tout en les diluant de l’éternelle thématique du deuil.

Rigor Mortis 1C’est dans ses visions horrifiques, semblant sortir tout droit de l’esprit dérangé de Clive Barker, que Rigor Mortis impressionne le plus. En résultent des tableaux qui transpirent la crasse, le désespoir et le sang, des scènes de meurtre aussi belles que dégueulasses, des jumelles fantômes dont chaque apparition ressemble à un morceau de poésie morbide, ou encore cet affrontement final assez stupéfiant qui vient malmener tout rapport au réel par l’exploitation du culte taoïste lié aux éléments. Et si Rigor Mortis fonctionne aussi bien, au moins sur le plan visuel, c’est qu’en plus de bénéficier d’un soin tout particulier au niveau de sa mise en scène et de sa photographie, il hérite d’un traitement des effets numériques largement au-dessus de la moyenne à Hong Kong. Dommage que son récit ne suive pas toujours.

FICHE FILM
 
Synopsis

Ancienne vedette de cinéma abonnée aux rôles de chasseurs de vampires, Chin Siu-ho vit désormais une longue traversée du désert. Alors que le destin s’acharne contre lui, il prend une chambre d’hôtel, la 2442, pour y mettre fin à ses jours. Son geste est interrompu par la présence autour de lui d’autres résidents que Siu-ho ne tarde pas à trouver étranges…