Réédition 2018 : Les Frissons de l’angoisse (Dario Argento, 1975)

de le 22/07/2018
 
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De Profondo rosso à Rouge profond

Dario Argento, maître italien de l’horreur, qui fêtera cette année ses 78 ans et ses 48 ans de carrière, est plus que jamais dans l’actualité cinématographique. De la réédition nationale en version intégrale de son chef d’œuvre, Les frissons de l’angoisse (Profondo Rosso, 1975) à une rétrospective partielle dans les salles parisiennes (Reflet Médicis, Majestic Bastille, Christine 21, Le Louxor) en passant par sa récente venue en France (Forum des images, Institut culturel italien), Dario Argento nous livre également les clefs de son univers créatif avec la parution, chez Rouge profond, de son autobiographie intitulée à juste titre et sobrement Peur. Cette actualité estivale est l’occasion de revenir sur les motifs majeurs que proposent Les frissons de l’angoisse mais aussi la filmographie d’Argento qui, depuis son origine jusqu’à nos jours, ne cesse de se réinventer pour mieux nous enchanter…et nous terrifier.

Des frissons plein les yeux : tremblez et ravissez-vous

Argento débute sa carrière avec « la trilogie animale », trois films empruntant leur titre énigmatique eenvoûtant au monde animal : L’oiseau au plumage de cristal (Lucello dalle piume di cristallo, 1970), Le chat à neuf queues (Il gatto a nove code, 1971) et Quatre mouches de velours gris (Quatro mosche di velluto grigio, 1971). On y trouve, en germe, les motifs qui deviendront moteurs dans son cinéma et qui portent le signe de giallo, genre originellement apparu avec les films de l’italien Mario Bava (Le masque du démon, 1960) et dont Argento assurera la popularité internationale. Enquêtes policières, meurtres sanglants et violents, érotisme latent, expérimentations visuelles, goût affiché pour les contrepoints et ruptures de rythme, sont déjà présents avant même la consécration critique et publique que va apporter Les frissons de l’angoisse à son réalisateur. Avec ce film, Argento propose tout à la fois, une grammaire du genre et une expérience visuelle, savamment orchestrée autour de points nodaux plastiques pour faire migrer le sentiment de peur au seul plaisir des yeux et nous ravir le regard, dans les deux sens du terme : Argento voleur – magicien de la peur (titre du livre que Jean Baptiste Thoret, critique, consacre au réalisateur).

 

 

 Le motif dans le tapis : Les frissons de l’angoisse et l’énigme visuelle

Après « la trilogie animale », Argento se lance dans l’aventure des Frissons de l’angoisse, tourné à Turin et sorti en 1975, sur un scénario écrit en collaboration avec Bernadino Zapponi. Un saxophoniste d’origine américaine, Marc (David Hemmings), devenu un soir d’errance, témoin d’un meurtre sanglant, poursuit par une enquête émaillée de retournements, un assassin sadique hanté par une comptine démoniaque. Cette enquête, qu’il mène accompagné d’une journaliste (Daria Nicolodi, future femme d’Argento) le conduira sur la piste inquiétante d’une histoire de famille et d’une villa digne d’un Visconti pour y déterrer, au sens premier, de sombres secrets, jusqu’à une révélation finale en deux temps. Ce fil narratif fait la part belle aux traumatismes du passé (enfouis si profondément dans la mémoire qu’ils échappent aux protagonistes et se forment dans le présent sous la forme de résurgences violentes), aux cauchemars tant diurnes que nocturnes, aux non-dits et aux silences, aux visions d’effroi et au sang le plus pur, le plus rouge possible. La trame policière se résume à une enquête ponctuée de meurtres tous plus violents les uns que les autres, jouant avec les sens du spectateur, et au déchiffrement, oscillant sans cesse entre réalité et onirisme, des agissements d’un tueur qui s’échappe quand on croit l’atteindre. Voici pour ce côté de l’histoire. Mais, d’un point de vue visuel, quand on s’éloigne de la trame policière et des tours de l’enquête façon thriller, se joue quelque chose de plus passionnant et qui nous interroge tout autant qu’il interroge Argento : une image. Qu’est-ce qu’une image ? Celle de rêve et de cauchemar ? Cinématographique et artistique ?

 

 

Car ce qui fait des Frissons de l’angoisse son originalité et sa réussite, ce sont surtout ces quelques plans qui marquent la rétine pour de bon, durablement, de la même manière que l’air des Goblin, groupe de rock progressif qui signe ici une bande-originale hypnotique, envahira le cerveau de qui l’entendra. Un tableau qui n’en est pas un, aux crânes décharnés dignes d’un Ensor, fait office d’image-écran, voire d’image subliminale et se rapproche en cela, David Hemmings aidant, d’un Blow up (Antonioni, 1966) sauce horrifique. Mais la réflexion est pourtant là : pourquoi sommes nous marqués par des images, depuis notre plus tendre enfance, et comment exorcisons-nous leur impact en les réinventant, les fantasmant une fois devenus adultes ? Outre les références plastiques plus ou moins évidentes (De Chirico et ses perspectives métaphysiques, Hopper et son Blue bar,…) Argento livre ici ce qui deviendra l’étalon de son cinéma. Couleurs hypnotiques, filtres et monochromes, cisellement du montage et caractère abrupt des ellipses, et paradoxalement goût des circonvolutions tant visuelles que narratives, la comédie de « filon » y côtoyant la psychanalyse et le gore le plus inventif visuellement. L’atmosphère d’inquiétante étrangeté et le rythme du film confèrent à celui-ci un impact perceptif certain, auxquels s’ajoutent les effets-spéciaux et recherches techniques : une constante chez Argento qui a toujours su innover d’un point de vue formel. Les frissons de l’angoisse est avant tout une énigme visuelle : débuter le film, avant même le générique, par l’image originelle, nous dévoiler l’identité du tueur à mi-chemin par un trompe-l’œil et déjouer la révélation à l’issue du film par un plan dont la couleur envahira tout autant l’écran que le spectateur, est un sacré tour de force de la part d’Argento qui excelle ici à déjouer les attentes.

 

 

« Tant qu’il y aura quelqu’un à qui faire peur…

…alors je pourrai me considérer comme un homme heureux ». C’est sur cette phrase pleine de promesse (de sagesse ?) qu’Argento achève son autobiographie, Peur. Faire trembler n’est-il pas ce qu’il y a de plus noble pour un admirateur d’E.A. Poe, nourri dans sa jeunesse par les films d’horreur américains (notamment Le fantôme de l’opéra, Arthur Lubin, 1943), inspiré par les gialli de Bava, devenu l’instigateur d’une modernité inquiétante et flamboyante ? Les films d’Argento sont uniques et ont la particularité de nous faire voir de l’autre côté du miroir, là où tout s’inverse, où tout est déformé, mais aussi, où tout prend sens.

FICHE FILM
 
Synopsis

Pianiste de jazz américain installé à Turin, Marc Daly assiste un soir au meurtre de Helga Ullman, une célèbre parapsychologue de passage en Italie. Il tente de lui porter secours, mais en vain. Déclaré témoin oculaire et lui-même victime d’une tentative d’assassinat, il décide de mener l’enquête en compagnie d’une journaliste, tandis que les meurtres se multiplient.