Queen and Country (John Boorman, 2014)

de le 19/12/2014
 
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Quel que soit le résultat, difficile de passer outre l’importance d’une œuvre d’adieux dans la carrière d’un grand cinéaste. Suite de La Guerre à sept ans, à tel point qu’il commence sur la dernière séquence de ce dernier, Queen and Country poursuit le récit autobiographique de John Boorman pour se muer en film testamentaire d’une filmographie éclectique. Sans aucun doute profondément imparfait, si ce n’est même mineur au sein de la carrière du réalisateur de Délivrance, ce dernier film n’en reste pas moins un témoignage précieux, d’une simplicité déconcertante et touchante une fois décanté.

Queen and Country 1Avant de se concentrer sur son intrigue principale, à savoir le périple de deux amis pendant leur service militaire, Boorman tisse avec élégance les liens qui l’unissent au 7ème art, cette source d’inspiration qui très jeune, l’a transcendé. Il y exprime son enfance passée près des studios de Shepperton (notamment le repaire de David Lean, évidemment l’un de ses grands maîtres) ainsi que l’influence des légendes de salles obscures sur sa génération. Des références sont saupoudrées le long du film, comme une citation de Casablanca que s’échange les protagonistes ou encore un hommage à Toshiro Mifune, avec qui John Boorman a tumultueusement collaboré sur Duel dans le Pacifique. Et outre l’aspect personnel, ces détails ne sont pas anodins : Queen and Country est aussi la description d’un contexte socio-culturel complexe, dans la décennie suivant la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Entre le spectre la guerre de Corée, qui se transforme doucement en conflit traumatique, et le rayonnement désormais artificiel de l’Empire Britannique trouvant son paroxysme dans le sacre d’Elizabeth II, la jeunesse incarnée par les personnages principaux est dans un étau, au beau milieu d’un choc générationnel.

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La sobriété élégante du métrage de Boorman se traduit parfois par un rythme incertain. L’ensemble est tellement personnel et intime qu’il peut s’éloigner d’enjeux concrets. Néanmoins, malgré la tournure grave prise éventuellement par les évènements, les touches de légèreté qui parsèment le film apportent un esprit vivifiant. On repense au génial mais trop souvent oublié Le Général, qui lui aussi traitait un sujet grave dans un contexte compliqué avec un relâchement certain. Certaines séquences ou anecdotes singulières évoquent remarquablement bien un souvenir lointain auquel on repense non sans plaisir, rendant ainsi la sensation de vécu authentique. D’autant plus qu’avec une parcimonie bien ingénieuse, des effets légèrement stylisés de mise en scène viennent appuyer ces touches de ressenti.

Queen and Country 3Face à la caméra, si ce ne sont pas forcément les deux jeunes protagonistes principaux qui illuminent l’histoire, c’est vers de savoureux seconds rôles que l’on va se tourner. A travers le personnage tragique profondément shakespearien d’Ophelia (comme quoi…), amante du héros, on découvre les traits de la ravissante Tamsin Egerton. La manière avec laquelle John Boorman la filme trahit le beau souvenir d’une passion charnelle touchante. En face, la rugosité de David Thewlis en officier psychorigide détonne et rend le personnage profondément intrigant. Derrière le caractère à priori pathétique avec lequel John Boorman l’aborde, ce dernier travaille une caractérisation plus en profondeur qui témoigne de la complexité de tout le fameux contexte. De manière générale, cela s’applique à tous les personnages, alors qu’il prend soin de ne pas juger, mais plutôt de les évoquer avec presque une tendresse certaine. Après tout, il y est lié.

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Sans aucun doute, le dernier film du réalisateur britannique ne fera pas l’unanimité des suites de son caractère si particulier. Lent et parfois maladroit, Queen and Country doit avant tout, pour plaire, faire accepter son simple concept : la mise en images de souvenirs. « Je me souviens », « Amacord », comme évidemment le mettait en scène Fellini. Et ça n’est pas tous les jours qu’un vieux cinéaste de 81 ans nous raconte comme ça, simplement, un bout de sa vie, avant de clore élégamment ce chapitre avec le plan d’une caméra qui s’arrête. Pas besoin d’en dire davantage.

FICHE FILM
 
Synopsis

1952. Bill Rohan a 18 ans et l’avenir devant lui. Pourquoi pas avec cette jolie fille qu’il aperçoit sur son vélo depuis la rivière où il nage chaque matin ?
Cette idylle naissante est bientôt contrariée lorsqu’il est appelé pour effectuer 2 années de service militaire en tant qu’instructeur dans un camp d’entraînement particulièrement dur qui prépare les jeunes soldats anglais à des missions en Corée. Là-bas, la guerre fait rage et brise la vie de plus d’une recrue !
Bien vite, Bill se lie d’amitié à Percy, un farceur dépourvu de principes avec lequel il complote pour tenter de faire tomber de son piédestal leur bourreau : le psychorigide sergent Bradley.
Tous deux parviennent néanmoins à oublier l’enfermement à l’occasion de rares sorties. Ils tombent vite amoureux de jeunes femmes croisées un soir au cinéma. Mais comment concilier discipline et premières amours?