Quand vient la nuit (Michaël R. Roskam, 2014)

de le 02/01/2015
 
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Trois ans après la déflagration que fut Bullhead, le belge Michaël R. Roskam s’envole déjà de l’autre côté de l’Atlantique pour mettre en scène un polar signé par un des auteurs contemporains les plus passionnants : Dennis Lehane. Avec Quand vient la nuit, il signe un polar urbain qui évite tout effet à la mode, une approche classique qui ne cherche pas à en mettre plein la vue mais qui revient aux fondamentaux du cinéma, à savoir raconter une histoire solide, avec des personnages subtilement écrits et mise en scène avec une élégance et une intelligence de chaque instant.

Quand vient la nuitUn temps nommé Animal Rescue, Quand vient la nuit n’entretient avec son prédécesseur Bullhead que peu de points communs, si ce n’est cette omniprésence animale. Il s’agit ici d’un chiot battu et abandonné qui servira de vecteur émotionnel au héros tout en symbolisant l’envers du décor de Brooklyn, un lieu fragile, à l’abandon, corrompu, mais portant en lui une rage et une énergie immense. Brooklyn, un lieu nouveau pour Dennis Lehane, l’auteur de Boston, qui adapte ici son propre récit pour le cinéma, signant ainsi son premier scénario. Un lieu qui sied également à la perfection à Michaël R. Roskam, qui semble y être aussi à l’aise que dans les entrailles de Limbourg. Le belge se fond naturellement dans ce nouvel environnement, traitant les bandits européens sur un pied d’égalité avec les américains. Il filme à nouveau des êtres blessés, tous à des niveaux différents mais subissant dans leur quotidien les assauts de traumas passés.

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Michaël R. Roskam semble se passionner pour les personnages quelque part condamnés. Il ne s’agit plus ici de freaks, d’êtres blessés dans leur chair (à l’exception du personnage touchant interprété par Noomi Rapace), mais d’individus en attente d’une forme de jugement, ne cherchant pas la rédemption, et totalement conscients de leur condition. En résultent des personnages fascinants faits d’innombrables nuances, se révélant au fil de l’intrigue par leurs actes généralement autodestructeurs. Une intrigue qui porte la marque de l’auteur de Mystic River, suffisamment accessible pour paraître extrêmement simple mais dans le fond suffisamment complexe. La trame principale, avec ses faux airs de préquelle de A History of Violence, va droit au but, ne s’encombre pas d’égarements futiles, et comporte un « twist » qui n’a rien d’un effet de manche vain. Au contraire, il prend le spectateur à revers tout en s’imposant comme une conclusion logique. Ce Brooklyn souterrain est l’antichambre des enfers, et la pureté des êtres n’est qu’apparence. Ce retournement de situation est par ailleurs amené de façon très intelligente et subtile, grâce à la finesse avec laquelle est construit le personnage de Bob.

Quand vient la nuitL’empathie envers cet homme est immédiate, Michaël R. Roskam jouant habilement avec son image de personnage un peu simplet sur les bords, un peu gauche dans son rapport aux autres, et qui trouve avec ce chiot une forme de lien affectif et social. Un personnage qui pourrait sombrer dans le ridicule s’il ne bénéficiait pas d’une prestation remarquable de Tom Hardy, qui s’impose film après film comme le meilleur acteur de sa génération, capable d’absolument tout jouer avec la même intensité et les mêmes nuances dans le jeu. Celui qui sera le prochain Mad Max reste en permanence sur la retenue, tout en laissant apercevoir une sorte de rage contenue, et une froideur assez effrayante.

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Noomi Rapace apporte un magnifique contrepoint dans la peau de cette femme au passé trouble, véritable victime en quête de reconstruction. Matthias Schoenaerts est une nouvelle fois formidable dans un rôle complexe de psychopathe, avec cette bonhomie bizarre qui le caractérise, tandis que le regretté James Gandolfini trouvait là un nouveau personnage à la hauteur de son talent. Un personnage de « parrain » ayant accumulé les échecs, un loser magnifique au charisme gigantesque fait d’innombrables nuances qui en font un personnage particulièrement intéressant dans son portrait. La grande force de Quand vient la nuit, plus encore que l’intelligence et la simplicité de son script, tient dans ces personnages. De grandes figures de cinéma, intemporelles, dont les relations portent une importante charge émotionnelle et dramatique. Grâce à eux, avec l’inclusion discrète d’une intrigue policière qui permet de relancer les différents enjeux sans la moindre impression d’artificialité, Michaël R. Roskam signe un classique en puissance. En résulte un film un peu hors du temps, foncièrement anachronique au milieu d’une production atteinte de jeunisme et d’effets de mode déjà ringards, un vrai film de cinéma intègre qui ne sacrifie rien de son ambition première.

Quand vient la nuitD’autant plus que Michaël R. Roskam se donne les moyens de ses ambitions et livre un véritable modèle de mise en scène urbaine. Une approche classique mais qui ne manque pas de style, avec une rigueur implacable dans le cadre et le découpage, sublimée par la photographie très marquée de , qui signe également l’image du prochain film de . De quoi apporter encore de la matière à Quand vient la nuit, film étonnamment mature de la part d’un réalisateur qui est loin d’avoir roulé sa bosse, mais qui maîtrise parfaitement tous les fondamentaux du 7ème art. Un vrai film d’artisan amoureux du polar, mais qui ne correspond malheureusement pas du tout aux attentes d’un public abreuvé aux productions Marvel.

FICHE FILM
 
Synopsis

Bob Saginowski, barman solitaire, suit d’un regard désabusé le système de blanchiment d’argent basé sur des bars-dépôts – appelés « Drop bars » - qui sévit dans les bas-fonds de Brooklyn. Avec son cousin et employeur Marv, Bob se retrouve au centre d’un braquage qui tourne mal. Il est bientôt mêlé à une enquête qui va réveiller des drames enfouis du passé...