Problemos (Eric Judor, 2017)

de le 09/05/2017
 
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Eric sans Ramzy nous conte une fable à la fois drôle et corrosive, à mi-chemin entre les Bronzés et une analyse empirique de l’anthropologue Pierre Bourdieu. Bien qu’inégale, cette comédie satirique n’hésite pas à tacler tous ses personnages idéalistes qui voudraient bien fonder une société idéale. Mais celle-ci se révèlera plus divisée que jamais. Oh oh, Problemos !

Avec le méchant four de La Tour 2 contrôle infernale, on pouvait craindre pour la suite du parcours cinématographique d’Eric Judor. Il fallait attendre plus d’un an après ce dérapage inconsidéré pour que ce dernier se remette en selle pour une nouvelle comédie bien barrée dont il a le secret. Avec Noé Debré qui a promené sa plume des Gamins d’Anthony Marciano au Dheepan de Jacques Audiard, la comédienne et scénariste Blanche Gardin a composé ce petit scénario malin et corrosif. Pile dans le sillage de l’affaire de l’aéroport de Notre Dame des Landes qui aura empoisonné le quinquennat de François Hollande, Problemos résonne pertinemment avec l’actualité, à l’inverse des autres comédies françaises qui nous sont servies par brouettes chaque semaine. De plus, sortant entre deux élections politiques majeures pour la France, Eric Judor ne caresse personne dans le sens du poil, en forçant le trait sur les fêlures individualistes de notre société pourtant fondée sur la liberté, l’égalité et la fraternité.

Les habitués d’Eric Judor n’en seront pas surpris : Victor, celui qu’il incarne à l’écran, est un con ! Oui. Un con de parisien lâché, ou plutôt perdu en pleine nature, attiré dans cette ZAD par sa femme afin d’expérimenter la vie en communauté auprès de ses habitants éphémères. Lui, le citadin accroché à son train de vie pépère s’y retrouve la mort dans l’âme. Il se fiche de prendre de haut ces doux rêveurs d’altermondialistes. Tout semble grotesque dans cette zone à défendre, sans non plus tomber dans la caricature grossière. D’une chanson à la guitare sur les règles au fait qu’un humain ne doit pas donner d’ordre à un chien afin que l’animal s’éduque lui-même, le self-control du condescendant Victor est mis à rude épreuve. Mais ses idiots utiles ne le méprisent pas moins, Gaïa en tête, interprétée par Blanche Gardin. Lui est ici complètement étranger par ses manières et sa vision des choses et du monde. Et il tient à le rester. Néanmoins, les membres de cette communauté auto-suffisante profite de chaque occasion pour le rabaisser un peu plus. Comme quoi, on est toujours le con de quelqu’un d’autre !

Toutefois, l’équilibre de cette petite société qui se serre les coudes ne tiendra pas longtemps. Malgré son isolement volontaire, les événements extérieurs vont rompre sa quiétude qui n’est, en réalité, qu’apparente. La survie du groupe devient la survie de chacun. Et quand l’un d’entre eux est suspecté d’être contaminé par cette pandémie qui s’est abattue sur le reste de la Terre, il est immédiatement exclu, sans autre forme de procès. Eric Judor est sans pitié avec ses derniers représentants de l’humanité. Tout le monde en prend pour son grade quand l’adversité pointe le bout de son nez et le chacun pour soi est de mise. Le vivre ensemble laisse place à des envies de domination du groupe et les révolutionnaires d’hier finissent par regretter le modèle qu’ils combattaient si farouchement autrefois. Or, ce que nous offre Problemos, au-delà de ses airs de comédie lunaire dont le réalisateur est devenu un spécialiste, est bien un regard assez féroce, mais pas si éloigné de la vérité, de l’être humain. Le film regorge de pucnhlines qui sauront provoquer l’hilarité dans la salle. Eric Judor pousse même le curseur assez loin, ce qui n’est pas pour nous déplaire vis-à-vis d’une concurrence à l’humour relativement aseptisé.

Le tout n’est pas parfait. Le rythme de Problemos est assez inégal, notamment avec quelques running gags un peu trop redondants. On s’attache cependant à cette bande de survivants antipathiques qui s’épuisent à imposer aux autres leur propre vision utopique du monde plutôt qu’à travailler ensemble et de mettre de côté leurs différences. Avec une éloquence déconcertante, le film nous démontre que si la nature humaine peut insuffler intelligence et bonté, elle tend inexorablement vers la violence quand on la pousse dans ses derniers retranchements. Dans ce sens, la conclusion du long-métrage offre d’ailleurs une perspective inévitable mais intéressante au pitch de départ. On aurait aimé en savoir plus sur ce qu’il se passe après. Avant de réaliser une troisième saison à sa série télévisée Platane, Eric Judor signe une belle satire, garantie sans OGM et qui renvoie dos à dos insoumis et conformistes en temps de crise. Eh oui, une comédie française peut encore être à la fois drôle et avoir un fond qui fait réfléchir. Tout le reste, c’est Babylone !

FICHE FILM
 
Synopsis

Jeanne et Victor sont deux jeunes Parisiens de retour de vacances. En chemin, ils font une halte pour saluer leur ami Jean-Paul, sur la prairie où sa communauté a élu résidence. Le groupe lutte contre la construction d’un parc aquatique sur la dernière zone humide de la région, et plus généralement contre la société moderne, la grande Babylone. Séduits par une communauté qui prône le « vivre autrement », où l’individualisme, la technologie et les distinctions de genre sont abolis, Jeanne et Victor acceptent l’invitation qui leur est faite de rester quelques jours. Lorsqu’un beau matin la barrière de CRS qui leur fait face a disparu…la Communauté pense l’avoir emporté sur le monde moderne. Mais le plaisir est de courte durée…à l’exception de leur campement, la population terrestre a été décimée par une terrible pandémie. Ce qui fait du groupe les derniers survivants du monde. Va-t-il falloir se trouver de nouveaux ennemis pour survivre ?