Prisoners (Denis Villeneuve, 2013)

de le 07/10/2013
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Après l’excellent Incendies, reçu avec tous les honneurs, Denis Villeneuve persiste et signe dans la veine du thriller moral. Prisoners, sous ses faux airs de grand thriller classique dans la plus noble lignée du genre, dynamite à nouveau ce dernier pour mieux y insuffler ces questionnements moraux. Derrière le thriller se dessine une grande tragédie pour briser l’idéal de famille américaine, soit un courageux exercice pour une première expérience à Hollywood.

Le thriller est un genre en permanente mutation et qui, généralement, s’engouffre toujours dans des courants bien précis, certains modèles bien évidents n’en finissant plus d’abreuver l’imaginaire d’auteurs peu inspirés. Après la vague post-Seven, la vague post-Memories of Murder, dont le plus brillant représentant reste à ce jour le flamboyant Zodiac de David Fincher. Prisoners s’en abreuve largement, mais également du diamant noir Mystic River dont il reprend quelques questionnements moraux toujours aussi délicats à traiter. Ne pas tomber dans la condamnation ni dans la glorification, le défi est extrêmement difficile à remporter. le cas moral était déjà au cœur d’Incendies, dont Prisoners reprend en grande partie le cheminement. En apparence, afin d’assurer le job vis-à-vis de ses producteurs, Prisoners vient s’inscrire dans la grande tradition du thriller manipulateur, ample et atrocement noir. Une petite fille qui disparaît, une longue enquête, des victimes déchirées par l’événement, soit des motifs extrêmement classiques qui trouvent une réponse dans le traitement apporté par Denis Villeneuve. Le réalisateur québécois, pour sa première expérience à Hollywood, ne lâche pas ses obsessions et s’accommode de ce cahier des charges précis pour mieux y infuser son analyse de la mécanique qui fait se briser le carcan moral de l’être humain. Il s’impose ainsi non seulement comme un réalisateur plus que doué, mais également comme un auteur intelligent capable de livrer un produit précis tout en l’explosant violemment de l’intérieur.

PRISONERS

Ainsi, Prisoners ressemble à s’y méprendre à un thriller cossu et tout ce qu’il y a de plus classique. Mais ce qui frappe est le désintérêt progressif de Denis Villeneuve pour l’enquête qu’il illustre. A tel point qu’il va truffer sa progression d’indices délibérément mis en avant par la mise en scène, tout en restant invisibles à l’enquêteur torturé incarné par Jake Gyllenhaal. La conclusion d’un tel dispositif est assez simple. Tout en étant plus ou moins obligé de raconter cette enquête et d’illustrer le scénario plutôt retors d’Aaron Guzikowski, le réalisateur se penche sur ce qu’il intéresse visiblement bien plus : des personnages en plein processus d’auto-destruction qui vont avoir recours à des pratiques plus ou moins condamnables pour éviter de lâcher prise définitivement. C’est là que Prisoners devient fascinant, car il se détache d’un schéma vu mille fois pour ausculter au plus près des êtres ordinaires face au pire des drames. A travers ce procédé, Denis Villeneuve questionne essentiellement l’empathie du spectateur car il évite soigneusement de prendre le parti d’un de ses personnages mais pose d’innombrables questions. Il est bien évidemment question de dilemme moral tout bonnement impossible, transformant le quotidien tranquille d’une petite zone résidentielle américaine typique en une sorte d’enfer où les apparences sont bien trompeuses. C’est ici qu’une comparaison avec Seven devient possible, car l’enquêteur évolue de la même façon à l’intérieur d’un univers de plus en plus sombre, Denis Villeneuve déployant tout ce qu’il peut pour sonder la monstruosité de l’être humain, aussi bien du côté des bourreaux que des victimes. Et si la progression dramatique autour du personnage n’a rien à voir avec celle de Brad Pitt dans le film de David Fincher, le récit le pousse tout de même vers ses limites morales, lui également.

PRISONERS

L’enquête en elle-même, relativement prévisible donc pour quiconque scrute avec attention le cadre ou est sensible à un dispositif de mise en scène et de découpage très démonstratif, n’a donc que peu de poids face à l’étude d’anthropologue. Et au final, c’est la figure de la famille américaine modèle qui se retrouve une nouvelle fois écorchée, dans une sorte d’ascenseur émotionnel chez le spectateur qui ne sait plus vraiment de quel côté se situer, avec des personnages à l’évolution plus que radicale. Dès lors, tout le dernier acte tenant de la résolution pure et simple de l’intrigue n’a finalement que peu d’intérêt et ne se justifie que par la présence évidente d’un cahier des charges détaillé à respecter pour Denis Villeneuve. C’est la principale faiblesse de Prisoners, absolument brillant par certains aspects et tout bonnement anecdotique par d’autres, et notamment ceux directement associés au genre. En résulte un thriller vénéneux, retors et fascinant, sublimé par les jeux de lumière de Roger Deakins, toujours aussi habile pour mettre en place une ambiance singulière. Une photographie qui appuie encore une mise en scène extrêmement élégante et ample, truffée de belles idées (la distance pour filmer la poursuite, les mouvements de plongée pour les battues) ainsi qu’un découpage suffisamment habile pour établir de véritables zones de tension. Mais également un thriller qui reste une expérience labyrinthique et poisseuse, qui oppose diverses formes d’obsession, dont le relatif ludisme trouve un contrepoint assez génial dans sa noirceur absolue. Il faut ajouter aux louanges des prestations d’acteurs assez remarquables, de la part de l’ensemble du casting. Mais la révélation se nomme Hugh Jackman, dans une interprétation formidable de complexité, un rôle d’une intensité rare pour l’acteur qui n’avait pas été aussi impressionnant depuis 2006 et son combo The Fountain/Le Prestige. A la fois massif, violent et fragile, il incarne à merveille cet homme cherchant le bien dans le mal et le salut dans le pêché, l’omniprésence des figures religieuses apportant encore de la matière à l’épaisseur de cette vaste tragédie.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans la banlieue de Boston, deux fillettes de 6 ans, Anna et Joy, ont disparu. Le détective Loki privilégie la thèse du kidnapping suite au témoignage de Keller, le père d’Anna. Le suspect numéro 1 est rapidement arrêté mais est relâché quelques jours plus tard faute de preuve, entrainant la fureur de Keller. Aveuglé par sa douleur, le père dévasté se lance alors dans une course contre la montre pour retrouver les enfants disparus. De son côté, Loki essaie de trouver des indices pour arrêter le coupable avant que Keller ne commette l’irréparable… Les jours passent et les chances de retrouver les fillettes s’amenuisent…