Poltergeist (Tobe Hooper, 1982)

de le 13/06/2015
 
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À l’occasion de la sortie du remake de Poltergeist par Gil Kenan, retour sur l’original, né de la rencontre entre les créateurs de Massacre à la tronçonneuse et Rencontres du troisième type. Un classique, dont la singularité réside autant dans sa fabrication, que dans la question de sa paternité.

Poltergeist 1En 1980, Tobe Hooper travaille à Massacre dans le train fantôme, dans l’ancien bureau de Robert Wise. Il y récupère un livre sur les esprits frappeurs (poltergeist en allemand). Le cinéaste de Massacre à la tronçonneuse fait part de sa découverte à son ami Steven Spielberg, rencontré 4 ans auparavant. Ce dernier souhaite lui confier la réalisation d’E.T. l’extraterrestre, mais Hooper lui suggère un film de fantômes. Spielberg souhaite aussi réutiliser des idées de son projet avorté Night Skies. Les deux hommes s’associent pour un film de maison hantée « moderne ». Pour sa première production, Spielberg supervise le tout. Il est question de confier l’écriture de Poltergeist à Stephen King. Intéressé, l’auteur de Shining doit décliner l’offre, faute d’un accord entre sa maison d’édition et la production. Le producteur se tourne vers Mark Victor et Michael Graiss (Chasse à mort), initialement engagés pour son remake d’Un nommé Joe. Le réalisateur des Dents de la mer réécrira leur scénario, et s’occupera du storyboard. Impressionné par son travail pour John Carpenter, le producteur souhaite confier la photographie à Dean Cundey. Mais accaparé par les tournages d’Halloween 2 et The Thing, il ne peut s’en occuper. Spielberg se tourne vers Matthew F. Leonetti. Richard Edlund (Les aventuriers de l’arche perdue) et ILM s’occupent des effets visuels, secondés par Craig Reardon, assistant de Rick Baker, aux maquillages.

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Shirley MacLaine est pressentie pour rejoindre la distribution, mais préfère se rabattre sur Tendres passions. Pour favoriser l’identification du spectateur, le duo Spielberg/Hooper confie la distribution à des interprètes peu connus. Le futur Bob Parr des Indestructibles, Craig T. Nelson, est engagé pour le rôle de Steve Freeling. JoBeth Williams (Kramer contre Kramer) incarne son épouse. Drew Barrymore est pressentie pour être leur fille Carol Anne, mais Spielberg lui préfère Heather O’ Rourke. Beatrice Straight (Network – Main basse sur la TV) interprète la chef des parapsychologues, tandis que l’assistant de Spielberg, Martin Casella, remplace William Finley (Phantom of the Paradise), initialement prévu dans le rôle de Marty. Après quatre auditions, Zelda Rubinstein décroche le personnage de Tangina. Dominique Dunne, Oliver Robins, Richard Lawson et James Karen complètent la distribution. Le tournage à lieu durant l’été 1981, et sera sujet à de nombreuses controverses sur l’implication de Spielberg. Présent quotidiennement sur le plateau, il donne ses indications à l’équipe des effets spéciaux, allant jusqu’à modifier le design du monstre final. Lors d’un arrachage de peau, ce sont ses mains que l’on peut voir à l’écran. Il n’hésite pas à plonger aux côtés de Williams, pour la rassurer sur une éventuelle électrocution. Il sera révélé à l’actrice qu’elle nageait avec de vrais squelettes humains, moins chers à trouver. Le producteur écarte Hooper de la post production, engage son monteur Michael Khan et assemble lui même certaines scènes. Il supervise aussi les sessions d’enregistrements du compositeur Jerry Goldsmith, qui signe une impressionnante partition. La presse cinématographique fait écho de ces problèmes, accentués par un making of promo et des bandes-annonces mettant en avant le nom du producteur, au détriment du réalisateur. Un procès a lieu entre la guilde des réalisateurs et MGM, remporté par les premiers. Au moment de la sortie en salles, Spielberg publie une lettre afin que l’on reconnaisse Tobe Hooper comme seul responsable de la réussite du film.

Poltergeist 3L’introduction de Poltergeist qui voit son pré générique fantastique côtoyer une vision bucolique de la banlieue américaine, permet de poser efficacement son contraste atmosphérique. Son originalité viens de son traitement du surnaturel. Le duo Hooper/Spielberg délaisse les manoirs gothiques et les maisons au passé trouble pour placer l’inexplicable dans une habitation anonyme d’un quartier résidentiel. Une donnée qui renforce la proximité du spectateur avec les évènements, et dont le cadre visuel détonne avec ce type de récit. Si Rencontres du troisième type montrait la fascination de Spielberg pour la question extraterrestre, Poltergeist s’intéresse au mythe du fantôme. L’intrigue entretient de fortes similitudes avec la supposée hantise d’Enfield survenue dans la banlieue Londonienne en 1977, propose un panorama du folklore paranormal, mais ne s’abaisse jamais au niveau d’un sensationnalisme ésotérique de bas étage, à contrario d’Amityville. Ces éléments sont au service d’une intrigue qui lorgne d’avantage du côté de La quatrième dimension, et du conte pour enfants. Poltergeist s’inspire fortement de « Little Girl Lost », écrit par Richard Matheson pour la série de Rod Serling. Un épisode dans lequel un couple tentait de sauver leur fille, piégée dans une autre dimension. Du conte, il en est question dans la représentation des peurs enfantines : arbre maléfique, marionnette vivante, placard hanté, spectres… . Des éléments du quotidien contaminés par le surnaturel. D’abord facétieux puis cauchemardesques, l’apparence des spectres renvoie autant aux E.C. Comics qu’à Disney.

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Si les Freeling contrastent quelque peu avec les familles monoparentales et « borderline » qu’affectionne le cinéaste de Jurassic Park, c’est pour mieux renforcer l’impact dramatique autour de la disparition de Carol Anne, véritable épicentre du récit. La venue des trois parapsychologues apporte un certain humour, multiplie les scènes spectaculaires, mais surtout questionne la représentation de l’au delà. Lors d’un dialogue, le docteur Dr. Lesh (Straight) évoque sa nature métaphysique, en lui conférant une dimension introspective peu commune au genre. Le sauvetage de Carol Anne multiplie les symboliques. On pense au mythe d’Orphée, qu’explorera à nouveau Spielberg dans Indiana Jones et le temple maudit, ainsi qu’à l’imagerie de la naissance : foetus, cordon ombilical, placenta… . En dépit de sa débauche d’effets spéciaux, qui tranche avec la suggestion d’antan, l’intelligence du film est d’avoir laissé les limbes à l’imagination du spectateur. L’ironie macabre du récit contraste avec les propos du parapsychologue. Apparition d’une tête de mort, vortex prenant la forme d’une entité organique, tombes sortant de terre. Le tout dans une ambiance apocalyptique et subversive, qui n’est pas sans évoquer le 1er acte de La guerre des mondes. Poltergeist peut aussi s’apprécier comme une relecture du kidnapping de Cody dans Rencontres du troisième type.

Poltergeist 5Si l’intrigue et les thématiques rappellent l’œuvre de Spielberg, c’est aussi le cas de la réalisation. De nombreuses figures de style chères au cinéaste sont présentes. La caméra à hauteur d’enfant, le travelling avant sur le visage, la gestion tridimensionnelle de l’espace, l’utilisation cinétique de l’éclairage expressionniste et du contre jour, les lens flares… . Sans oublier la capacité du réalisateur à créer des images iconiques, appelées à rester dans l’inconscient collectif. Ici Carol Anne, les mains tendus sur l’écran de télévision. Tobe Hooper n’ayant jamais réussi à réitérer l’exploit de Massacre à la tronçonneuse, il est fort probable que son implication soit de moindre importance, y compris sur des scènes dont on serait tenter de lui attribuer la paternité. Sorti le 4 juin 1982, doté d’un budget de 10,7 millions de dollars, le film en rapporta 76 aux USA, et 121,7 à l’international. Son succès engendra deux suites, et une série TV.

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Les problèmes sur la paternité du long métrage obligeront Spielberg à se recentrer sur un statut plus honorifique de « producteur exécutif », laissant beaucoup plus de libertés aux cinéastes travaillant pour lui. En dépit du succès, Hooper signera un contrat avec la Cannon, qui accentuera son déclin artistique. Restés bons amis, Spielberg lui confiera la réalisation d’un épisode d’Histoires fantastiques, et le pilote de Disparition. L’influence de Poltergeist se retrouve dans de nombreux films et séries. La noyade avec les squelettes sera présente dans Phenomena. L’enquête des parapsychologues trouvera un écho dans L’Orphelinat, et même sous un jour comique avec S.O.S. Fantômes. L’utilisation de l’écran de télévision comme vecteur horrifique sera repris dans Ring. L’atmosphère singulière du film inspirera des œuvres comme Fantômes contre Fantômes, Exte : Hair Extensions, Monster House, Jusqu’en enfer, Insidious et même le final de Lost River. Les Simpsons, Family Guy et Doctor Who lui rendront également hommage, au détour de certains épisodes.

Pas aussi définitif et subtil que La maison du diable et Les innocents, Poltergeist n’en demeure pas moins, plus de 33 ans après sa réalisation, une belle réussite. Porté par des personnages attachants, un équilibre entre spectaculaire et intimiste, horreur et humour. Ses qualités demeurent pour la plupart intactes, comme le montre son héritage dans la pop culture. Une œuvre clé dans la filmographie de ses créateurs.

FICHE FILM
 
Synopsis

Tout irait bien dans la famille Freeling, si depuis quelques temps, des phénomènes étranges ne se produisaient dans leur maison : les meubles se déplacent tout seuls, un arbre rentre dans la maison et Carol Anne, la petite dernière, disparaît et ne communique plus avec se parents que par l'intermédiaire de la télé, à la fin des émissions...