Poesía sin fin (Alejandro Jodorowsky, 2016)

de le 11/09/2016
 
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Trois ans après La Danse de la réalité, le cinéaste Alejandro Jodorowsky poursuit ses mémoires extraordinaires avec La Poésie sans fin. Or, si ce deuxième chapitre nous offre quelques belles séquences touchantes et ambitieuses artistiquement, il nous manque la surprise visuelle que son prédécesseur avait instillé et ce regard plus global sur le destin du Chili, en particulier dans les décennies fatidiques qu’il retrace.

poesia-sin-fin-1De ses retrouvailles avec Michel Seydoux sur le tournage du documentaire portant sur son adaptation de Dune inaboutie, Alejandro Jodorowsky profita de l’occasion pour confier au producteur français l’un de ses projets les plus ambitieux. Ambitieux, d’abord, artistiquement car, lorsque l’on connaît bien ce cinéaste iconoclaste, on est en droit de s’attendre à un spectacle haut en couleurs. Mais ce fut un projet tout aussi ambitieux personnellement. En 2013 sortit La Danse de la réalité, sorte d’autobiographie fantasmée, aussi foutraque que cohérente. Soudain, l’homme derrière El Topo ou La Montagne sacrée mettait son âme à nu et revenait sur ses souvenirs d’une enfance rude dans la petite ville chilienne de Tocopilla. Trois ans plus tard, le cinéaste chilien nous propose de poursuivre l’aventure de ses mémoires dans Poesía sin fin.

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Celles et ceux qui ne sont pas familiers de l’univers particulier de Jodorowsky ou n’ayant pas vu le premier volet de cette autobiographie risquent d’être, pour le moins, désarçonnés. Le cinéaste reprend les derniers instants de La Danse de la réalité avec le petit Alejandrito (Jeremias Herskovits reprenant son rôle) et ses parents (Pamela Flores et Brontis Jodorowsky, fils du réalisateur) sur le bateau quittant la misère de Tocopilla pour la capitale Santiago des années 1940. La politique se tient encore à distance du jeune homme qui grandit étouffé par une mère ultra-protectrice et un père tyrannique qui veut lui imposer des études de médecine. Ces phénomènes opposés vont conjointement l’aspirer à une envie irrépressible de liberté. L’autoritarisme de son père et la volonté de ce dernier à vouloir élever son fils au-delà de sa condition auront l’effet inverse et poussera Alejandro vers l’Art, l’écriture et surtout la poésie.

poesia-sin-fin-3Dans un premier temps, le cinéaste ne mâchera pas ses mots sur sa famille. Déjà conscient de l’existence d’autres forces spirituelles dans le précédent film, Alejandro ne se reconnaît plus parmi ces membres de la communauté juive. Leur caricature y sera d’autant plus véhémente que les valeurs morales et religieuses qu’ils sont censés représenter. Le garçon décide alors de tout plaquer pour cette vie de bohème qui l’appelle. Le temps passe et Jeremias Herskovits transmettra le rôle à Adam Jodorowsky, petit fils et compositeur de la bande originale. Le cinéaste reviendra ainsi sur ses grandes amitiés, celles avec le poète Nicanor Parra ou avec l’auteur Enrique Lihn, avec qui il se laisse aller à de belles facéties libertaires dans les rues d’un Santiago au bord de la guerre civile. Mais c’est surtout son premier grand amour, sa première muse qui sera le centre de toutes les attentions dans Poesía sin fin.

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Or, l’envoutante Stella est interprétée par la même Pamela Flores qui incarne déjà à l’écran la mère de Jodorowsky qui déclame ses répliques telle une cantatrice. Cette double interprétation est voulue pour mieux nous troubler dans un long-métrage aux possibilités assez repoussées. Cependant, la vie de poète idéalisée ici n’a pas le même impact que ce que représentait La Danse de la réalité. On s’étonne que le projet autobiographique perde un peu de notre intérêt en étant plus centré sur son personnage principal que le précédent volet. Les aller-retour amoureux d’Alejandro, en particulier avec l’étrange Stella, font tourner l’intrigue en rond, alors que les prémices de l’obscur avenir du Chili sous Pinochet se révèlent. De même que pour sa famille, le jeune poète ne se reconnaîtra pas dans la lutte brouillonne marxiste révolutionnaire.

poesia-sin-fin-5Seule son indépendance compte et sa liberté son arme la plus précieuse. Elles seront à l’origine d’un nouveau départ, cette fois-ci pour une destination plus lointaine lorsque le pays bascule dans la dictature. Certes, Poesía sin fin semble moins riche d’une plus grande histoire que La Danse de la réalité et sa folie douce nous surprend moins que la première fois. Toutefois, plus égocentré, ce nouveau film permettra néanmoins à son cinéaste de trouver un moyen d’accepter sa condition en achevant cet acte II dans une scène émouvante de rédemption posthume.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans l’effervescence de la capitale chilienne Santiago, pendant les années 1940 et 50, « Alejandrito » Jodorowsky, âgé d’une vingtaine d’années, décide de devenir poète contre la volonté de sa famille. Il est introduit dans le cœur de la bohème artistique et intellectuelle de l’époque et y rencontre Enrique Lihn, Stella Diaz, Nicanor Parra et tant d’autres jeunes poètes prometteurs et anonymes qui deviendront les maîtres de la littérature moderne de l’Amérique Latine. Immergé dans cet univers d’expérimentation poétique, il vit à leurs côtés comme peu avant eux avaient osé le faire : sensuellement, authentiquement, follement.