Paradis : foi (Ulrich Seidl, 2012)

de le 21/04/2013
 
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Après l’amour, place à la foi pour l’autrichien Ulrich Seidl, nouvelle bête noire des moralistes de la critique. Et pour ce deuxième volet de sa vision paradisiaque, il n’y va encore une fois pas de main morte pour illustrer ce paradis illusoire qu’est la religion. Rigide, presque impénétrable et très douloureux, Paradis : foi est une nouvelle expérience délicate d’un cinéma un brin masochiste mais essentiel. Car derrière la relative provocation, il y a la démonstration d’un cinéaste qui a tout compris au pouvoir de son art.

Les films d’Ulrich Seidl sont toujours des expériences désagréables, et c’est en cela qu’ils sont fondamentaux. Peu de cinéastes peuvent se targuer, aujourd’hui, de pouvoir placer le spectateur dans une telle situation et de l’y tenir pendant deux heures. Cela demande bien sur de la part du public, forcément restreint, une forme d’abandon, voire de soumission au cinéaste. Une situation délicate, mais qui n’est que la conséquence d’une forme de cinéma à la fois hyper-réaliste mais tellement extrême qu’elle finit par se détacher du réel pour former une vision infernale. Dans Paradis : foi, c’est l’extrémisme religieux qui est la cible de l’autrichien, et il va user des mêmes techniques que précédemment, créant d’abord une forme d’empathie pour son personnage, tellement pathétique qu’elle en devient touchante, pour la détourner en une créature monstrueuse. La notion de Paradis est donc une nouvelle fois franchement pervertie pour mieux cerner son côté absurde. Cette extension du déjà douloureux Paradis : amour constitue un nouveau portrait de femme perdue, plongeant dans une forme de folie à cause de sa frustration sexuelle et sentimentale, transformée par un substitut destructeur.

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Une nouvelle fois, il ne faut pas s’attendre à de la finesse de la part d’Ulrich Seidl, du moins pas en première lecture. L’autrichien cherche à provoquer une réaction viscérale chez le spectateur, qu’il s’agisse de dégoût ou de malaise, le plongeant face à ses propres angoisses qu’il prend un malin plaisir à filmer plein cadre. Rien ne nous est épargné dans Paradis : foi, film qui bien que très réussi va s’inscrire dans cette liste de films qu’on n’a pas vraiment envie de revoir toutes les semaines. Car l’approche réaliste d’Ulrich Seidl est essentielle dans cet aspect repoussant en quelque sorte, et pourtant follement attirant, un peu comme ces regards instinctifs vers une scène d’accident de la route, avant que la raison ne reprenne le dessus une fraction de seconde plus tard. On pourrait qualifier son film de Confessions intimes autrichien, s’il n’évitait pas aussi habilement toute forme de racolage pour ausculter l’être humain au plus proche, s’engouffrant dans les brèches de ses plus grandes blessures béantes, dont la religion et le sexe. Il va ainsi suivre au plus près les errances d’Anna Maria, grenouille de bénitier qui tente de prêcher la bonne parole auprès de personnes qu’elle considère comme égarées ou des étrangers arrivés sur le sol autrichien. Cette femme seule, moche et peu entretenue, compense ainsi son manque d’affection et sa frustration sexuelle par une forme de croisade moderne, tellement pathétique qu’elle en devient touchante. La construction narrative de Paradis : foi est suffisamment habile pour ne pas dévoiler toutes les cartes du réalisateur, et ainsi son propos, trop vite, laissant le temps au spectateur de s’attacher à des personnages pour ensuite les mépriser suite à leurs actions dégueulasses. La perversion du réalisateur va jusqu’à étirer certaines scènes pour obliger une forme de libération par le rire, un rire forcément coupable devant la nature des situations en questions. Paradis : foi c’est une virée en enfer, parfois littérale à l’image de ce plan incroyable d’Anna Maria face à une nature déchainée, dont il est bien difficile de ressortir enjoué tant Ulrich Seidl ne nous épargne rien.

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Ulrich Seidl applique à la lettre les réflexions de Freud, selon lesquelles les femmes hystériques souffraient de frustration sexuelle, propos qui lui auront valu de subir les foudres de l’église. Il en fait la parfaite démonstration ici à travers ce personnage qui s’est construit une carapace dans la foi, réfutant ainsi son propre désir jusqu’à qualifier l’acte sexuel d’impur, et le haïr du plus profond de son âme (voir cette scène surréaliste de partouse dans un jardin). Le retour du mari, de confession musulmane, réveille ainsi ces vieux démons du sexe. La démonstration de l’autrichien se fait bien entendu par la force, brisant tabou sur tabou pour mieux marteler son message, quitte à provoquer une réaction de rejet naturel. Flagellation, masturbation au crucifix, torture mentale, procédé de conversion douteux, humiliation d’un handicapé… Ulrich Seidl va très loin pour dénoncer l’extrémisme et ses conséquences, tout en analysant cette forme de misère sexuelle et affective due à un accident. La force de Paradis : foi nait autant du caractère profondément dérangeant de son propos, qui pointe encore une fois des sujets délicats sans véritablement prendre parti, que de son traitement par le cinéma. Ulrich Seidl trouve parfois une forme de mouvement pour capter certaines scènes clés mais use globalement une nouvelle fois de plans fixes. Il compose à nouveau des cadres d’une beauté renversante, paradoxe génial avec la laideur de ce qui habite le cadre en question, et tire sur la corde en étirant ses plans au maximum, créant une sensation terrible chez le spectateur qui n’a d’autre choix que d’assister à la scène, ou de quitter la salle. Le procédé est pernicieux mais de cette pure manipulation cinématographique se relève quelque chose d’essentiel, une vision crade, désagréable, violente, mais extrêmement juste de la nature profonde de l’être humain. En parlant ironiquement de Paradis, c’est aux démons de l’être humain que se frotte Ulrich Seidl, et il n’en a pas encore fini avec eux.

FICHE FILM
 
Synopsis

Son Paradis, c'est Jésus. Anna Maria, une femme d'une cinquantaine d'années a décidé de consacrer ses vacances d'été à prêcher l'amour du Christ. Accompagnée de la statue de la Vierge, elle sillonne son voisinage.
Mais sa vie bascule quand, après des années d'absence, son mari, musulman, revient d'Egypte... Une lutte intérieure s'engage alors pour Anna Maria entre son mariage et la Foi inconditionnelle qu'elle porte à Jésus.