Pacific Rim (Guillermo del Toro, 2013)

de le 12/07/2013
 
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Guillermo del Toro n’ayant jamais caché, à travers ses films, à quel point son travail était pétri de toute une culture venue d’Asie. A la façon de James Cameron, il a parfaitement assimilé tous ces éléments pour bâtir son propre univers, à la rencontre entre l’occident et l’orient. Avec Pacific Rim, il redistribue les cartes pour ne plus alimenter son film de ces éléments, mais pour carrément réaliser un film qui aurait très bien pu se faire au Japon. En gros, il fait précisément l’inverse de ce qui se fait habituellement, à quelques exceptions près, et grand bien lui fasse car il vient de signer un de ses plus grands films. Pacific Rim est immense, d’une beauté à couper le souffle et d’une générosité de tous les instants, mais c’est avant tout un film de Guillermo del Toro, avec tout ce que cela implique.

Alors que les prédictions du box office annoncent un four un peu partout, les voix s’élèvent déjà pour pointer un scénario minimaliste et un manque d’émotion, des voix qui s’étaient semble-t-il tues depuis la sortie d’Avatar il y a 4 ans. Quelque chose de rassurant donc, les quelques 300 millions de spectateurs de ce dernier étant là pour témoigner d’une absence de cynisme côté public. Car pour mettre les choses au point tout de suite : le script de Pacific Rim est extrêmement riche et le film transpire l’émotion, comme tout ce que fait Guillermo del Toro depuis vingt ans. Car il va falloir admettre que même si le premier jet du script a été signé par Travis Beacham, c’est del Toro qui a développé les ramifications de ce scénario pour le faire sien. Il faut être aveugle pour ne pas y voir la nouvelle étape d’une œuvre incroyablement cohérente, appartenant à 100% au mexicain, en plus du spectacle total que constitue Pacific Rim. Cette appartenance se situe à chaque strate du film, du plus infime détail d’une direction artistique belle à se damner, aux thèmes récurrents de l’auteur, en passant par ce ton si délicat, entre le pur actioner et la fable fantastique. Dans un monde idéal, tous les blockbusters, estivaux ou non, se calqueraient sur ce modèle immédiat qui tranche habilement avec le tout-venant de la production hollywoodienne.

PACIFIC RIM

Car Pacific Rim étant jusque dans les moindres détails un film de Guillermo del Toro, le véhicule principal reste avant tout l’émotion, soit l’équilibre idéal entre un sens du spectaculaire qui renvoie la grande majorité des faiseurs hollywoodiens à leurs petits jeux sans grand intérêt et un propos beaucoup plus intimiste qui vient donner du sens à l’ensemble. Bercé d’influences aussi diverses que Jurassic Park, Evangelion, Abyss, The Host, Godzilla, La Mouche ou Patlabor, toutes digérées avec passion et retransmises par le prisme d’une œuvre foncièrement originale, Pacific Rim est bien une création de cinéaste « geek » mais avant tout de cinéaste tout court, de conteur d’histoires, de bâtisseur d’images. Plus qu’un hommage aux kaijū eiga et tokusatsu, dont il a assimilé tous les codes pour les revisiter entièrement, créant du neuf avec des genres grandement tombés dans la redite, Guillermo del Toro signe un objet de cinéma à la fois doux et agressif, qui repousse sans cesse les limites de la notion de spectacle au cinéma mais ne se contente jamais de l’argument « bigger & louder ». Et si les premières minutes reprennent le motif classique du film catastrophe avec utilisation d’images d’archives, de citations de chefs d’états ou d’extraits de journaux TV, le film emprunte ensuite une toute autre direction. Bien entendu, la trame générale n’a rien de révolutionnaire. Comme James Cameron l’avait fait sur Avatar, il construit un récit à la fois simple et solide, basé sur des motifs universels qui le positionnent d’entrée de jeu comme un probable futur classique. Un récit qui jongle avec des notions à la fois mythologiques et modernes, où se côtoient des chevaliers des temps modernes, des monstres gigantesques, où l’union l’emporte sur la compétition et où la guerre n’est jamais glorifiée. Le message est d’ailleurs très clair, il ne s’agit pas d’une guerre mais d’une résistance, la véritable guerre s’étant déplacée du terrain vers les bureaucrates. On peut très bien y voir une légère pique de Guillermo del Toro aux exécutifs des studios Universal qui lui avaient mis des bâtons dans les roues pour brider son imaginaire et son ambition, préférant bâtir leur « mur de la vie » (comprendre « quelques productions PG-13 » pour assurer une manne financière) plutôt que soutenir la résistance bien plus ambitieuse (l’adaptation classée R des Montagnes hallucinées de Lovecraft, avec pourtant le soutien de Tom Cruise et James Cameron). Rapidement, Pacific Rim devient un film de mercenaires, qui contient autant d’échos aux grands films de chevalerie qu’aux westerns crépusculaires façon La Horde sauvage. Les valeurs y sont pures, simples, universelles, car elles en appellent non pas à une quelconque évocation du patriotisme mais à la survie de toute une espèce au bord de l’extinction.

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Ces valeurs s’inscrivent autant dans la construction d’un parcours héroïque classique que dans la résolution du conflit dont il est question. Car l’aventure de Pacific Rim, de même que son univers, se déroule sur deux échelles. Il y a d’un côté cette lutte des humains, au sens large et en marge de toute notion de nationalité ou de culture, contres des monstres, incarnations massives d’une somme de peurs (l’étranger, l’envahisseur, la nature qui reprend ses droits), et de l’autre la lutte interne à chaque personnage qui se doit de vivre et d’accomplir sa mission en se trimballant un trauma terrible. Comme d’habitude, Guillermo del Toro n’a pas besoin de perdre du temps avec une exposition lourdingue pour construire ses personnages qui prennent vie et corps au fur et à mesure, dévoilant leurs forces et failles au gré d’une narration tout bonnement exemplaire. C’est en cela que l’on reconnait les réalisateurs avec l’assurance nécessaire, ils comptent sur l’intelligence du public et son pouvoir d’évocation, ainsi que son goût pour l’imaginaire, afin de combler les vides. Et tout cela sans avoir l’impression d’être face à autre chose qu’un blockbuster pur et dur. Chez Del Toro, les failles sont toujours liées à la famille, qu’il s’agisse d’un père, d’une fille ou d’un frère, tous ces personnages cherchent à reconstruire une cellule familiale qui leur a été enlevée par un drame. Cela donne d’autant plus d’impact à cette notion, vaguement empruntée à Patlabor 2, d’une connexion cérébrale entre deux pilotes afin de contrôler un jaeger. Chaque pilote devient alors la moitié d’une entité supérieure, assimilant l’ensemble de ses souvenirs. C’est par ces derniers que se joue la plupart des moments les plus forts de Pacific Rim, à l’image de cette séquence magnifique d’une petite fille japonaise face à ce monstre gigantesque, qui tout à coup voit se découper dans la lumière rasante la silhouette du héros. Ce moment de poésie totale, bouleversant autant par ce qu’il contient que par la beauté de ses images, représente le cœur du film : le regard retrouvé d’un enfant. Quand de la plaie béante qui déchire la Terre s’échappent des créatures monstrueuses, mais jamais démoniaques (Del Toro n’a rien perdu de son amour pour les monstres, ils ne sont que l’instrument d’un pouvoir supérieur, tout en s’alimentant de sa frustration lovecraftienne), c’est la paix intérieure, et donc la lutte pour accepter un trauma fondateur, qui reste l’arme la plus efficace. Qu’importe l’intensité titanesque des combats, le sens du sacrifice (occasion de rendre un hommage magnifique à un des mythes fondateurs du cinéma d’action asiatique, le sabreur manchot), c’est l’humanisme pacifique de Guillermo del Toro qui emporte tout sur son passage.

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Les jaegers, à la fois armures et cercueils gigantesques, symboles de l’obsession éternelle et grandissante du réalisateur pour la mécanique (et l’horlogerie, dans un rôle essentiel ici car la fin du monde y est affichée), sont autant les héros du film que les humains. Ils sont leur création, leur salut, leur seule arme. Ils bénéficient dans leur traitement du même amour que les kaijus, ces monstres gigantesques aux allures de créatures marines. Guillermo del Toro en fait des symboles, chacun bénéficiant d’une identité propre, et mieux encore, d’une histoire. Car si Pacific Rim fonctionne aussi bien et immédiatement, c’est que le réalisateur compose toute une mythologie pour établir les bases de son univers. Une mythologie par ailleurs intelligemment ancrée dans le réel, le temps d’une réplique qui fera vibrer les amoureux de Steven Spielberg (au moins autant qu’à la relecture de la mise à mort de l’avocat de Jurassic Park par le T-Rex). Mais une mythologie fondée de toutes pièces, bâtie sur les ruines de genres tombés en désuétude et qui vivent ici la plus belle des renaissance, d’autant plus qu’elle est cette fois offerte au monde entier et non cantonnée à la zone asiatique. Grand créateur de films-mondes, Guillermo del Toro s’en donne à cœur joie avec ce bestiaire fait de chair et de métal, transformant chaque affrontement en un morceau de bravoure qui n’a tout simplement pas d’équivalent à ce jour. Par sa mise en scène, son découpage, la précision de sa narration et son montage, il rend possible l’improbable, parvient à communiquer au spectateur la sensation de masse qui émane de ces créatures. Chaque impact provoque encore un peu plus de tremblements sur le siège de cinéma, et ils sont nombreux. Les séquences d’action se comptent sur les doigts d’une main, mais pourtant le film tout entier repousse les limite de l’action. Le jeu avec les décors, l’utilisation de l’environnement et des conditions météo, les rapports d’échelle qui donnent le tournis et ce jeu impressionnant sur les perspectives font de Pacific Rim un spectacle apocalyptique qui balaye absolument tout sur son passage. Tous les blockbusters de l’année, y compris les plus réussis, viennent d’être renvoyés dans leur bac à sable. A ce titre, toute la séquence de Hong Kong, qui occupe pas loin de la deuxième moitié du film complète, est un tour de force inédit. Non seulement les affrontements qui s’y déroulent dépassent l’entendement, en terme de chorégraphie des combats – jusque dans la stratosphère pour le moment le plus épique de tout le flm – et d’intensité, mais elle bénéficie également d’un traitement pictural complètement dingue, avec une décomposition de la ville en zones de couleurs primaires. Guillermo Navarro a encore réalisé une somme de petits miracles, tout comme les gens de chez ILM qui ont rendu tout le bestiaire plus vrai que nature (difficile de ne pas croire à l’existence de ces robots géants et à leur histoire marquée sur leur armure). Les acteurs sont pour la plupart très justes, avec un casting dominé de la tête et des épaules par un Idris Elba impressionnant de charisme et d’humanité, capable d’imposer le respect en un regard et de provoquer des larmes la scène suivante. Pacific Rim bénéficie également d’une dose d’humour non négligeable, avec un couple de scientifiques très drôles (dont Charlie Day, alter-égo évident du réalisateur de par sa passion pour les kaijus) et un Ron Perlman impérial, de punchlines acérées et à nouveau d’un plan final d’une beauté et d’un romantisme pur à tomber par terre. Difficile de faire la fine bouche face à ce film monstrueux à tous les niveaux, à la fois généreux, novateur et héritier d’influences très nobles (d’Ishirô Honda à Goya, pour prouver à nouveau que rien n’est incompatible et aucune forme d’art n’est mineure). Une expérience intense, physique, intelligente, évidemment émouvante et une nouvelle fois d’une intégrité à toute épreuve, comme en témoigne le traitement – imposé par le studio – de la 3D, tout bonnement bluffante. Devant un spectacle d’un tel niveau, il y a de quoi être déconcerté par la composition tellement fade de Ramin Djawadi qu’elle ne semble jamais à sa place.

FICHE FILM
 
Synopsis

Surgies des flots, des hordes de créatures monstrueuses, les "Kaiju", ont déclenché une guerre qui a fait des millions de victimes et épuisé les ressources naturelles de l'humanité pendant des années. Pour les combattre, une arme d'un genre nouveau a été mise au point : de gigantesques robots, les "Jaegers", contrôlés simultanément par deux pilotes qui communiquent par télépathie. Mais même les Jaegers semblent impuissants face aux redoutables Kaiju. Alors que la défaite paraît inéluctable, les forces armées qui protègent l'humanité n'ont d'autre choix que d'avoir recours à deux héros hors normes : un ancien pilote au bout du rouleau et une jeune femme en cours d'entraînement qui font équipe pour manœuvrer un Jaeger légendaire, quoique d'apparence obsolète. Ensemble, ils incarnent désormais le dernier rempart de l'humanité contre une apocalypse de plus en plus imminente…