Nymphomaniac – volume 2 (Lars von Trier, 2013)

de le 08/10/2014
 
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Amputé de cette seconde partie sortie en salles près d’un mois après la première, Nymphomaniac n’avait finalement pas beaucoup de sens, comme toute œuvre avortée. Complétant l’immense puzzle, la vaste thèse, Nymphomaniac – volume 2 confirme, en attendant de se pencher sur la version director’s cut, le sentiment émanant du final du premier volume. Lars Von Trier vient de signer son chef d’œuvre, un ensemble qui catalyse toutes ses névroses et obsessions, qu’elles soient essentielles ou triviales, sa chapelle Sixtine, à la fois lumineuse et désespérée.

Nymphomaniac volume 2 1Au-delà de l’aspect colossal de l’entreprise, qui sans débauche de moyens tend vers un discours dont l’universalité force le respect, Nymphomaniac prend, grâce à ce second volume, une ampleur presque démesurée. Et si de chaque plan transpire les névroses d’un réalisateur dont la santé psychologique peut inquiéter, c’est également un bon moyen pour Lars Von Trier de régler ses comptes avec tout et tout le monde. Cette obra maestra, dans cette version, n’a rien de l’objet pornographique et sulfureux qu’on a bien voulu nous vendre (ce qui explique sans doute le four monumental de ce second volet au box-office : les spectateurs pensant se rincer l’œil devant des scènes de sexe explicites, ou attendant carrément un film de cul, n’ont probablement pas apprécié la réelle nature de la chose). Il s’agit clairement d’une fresque imposante dans laquelle désir, pathologie, haine, philosophie et métaphysique fusionnent. Et cela pour former un objet de cinéma assez peu aimable mais terriblement troublant.

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La construction reste similaire au volume 1, articulée autour des conversations mélancoliques entre Joe et Seligman, son sauveur, celui dont la sagesse amènera Joe à faire la paix avec elle-même. Cependant, il n’y a cette fois que 3 chapitres, conséquents en terme de durée. Nymphomaniac – volume 2 ne se consacre plus vraiment au sexe, ni du rapport de la nymphomane au sexe. Il s’agit d’un film sur le caractère misérable de cette femme, à travers un portrait sous forme de mosaïque de plus en plus étonnant. Joe y est montrée comme un être malade, addict au sexe jusqu’à se détruire, et qui finit par voir les notions de désir ou de plaisir purement et simplement effacées de son existence. Le second volume démarre exactement là où se terminait le premier, la polyphonie du dernier split-screen trouvant ici une réponse dans un ton glacial. L’amour aura fini par faire perdre pied à Joe, les sentiments étant incompatibles avec son addiction. Ces tonalités désincarnées renforcent le sentiment de malaise qui émane de ce volume 2, clairement ce que Lars Von Trier a fait de plus noir depuis Antichrist (un film auquel Nymphomaniac répond en permanence). Dans un premier temps, il va isoler Joe dans son rôle de compagne, sa soif de sexe n’étant que rarement rassasiée, puis dans le rôle de mère. L’obsession féminine de Lars Von Trier étant intimement liée à la figure maternelle synonyme pour lui de trahison suprême, la figure de la mère est évidemment très largement malmenée. Si la redite de la séquence de la mort de l’enfant (redite jusque dans son traitement à l’écran), à une infime mais essentielle variation près, est un peu maladroite, l’idée de l’abandon est un élément fondamental. Et ce aussi bien dans la longue caractérisation du personnage de Joe que dans ce que le réalisateur raconte de lui-même.

nymphomaniac volume 2 3Cathartique, Nymphomaniac l’est assurément, même si le film va plus loin que cela. Et de la part d’un auteur qui fut si souvent taxé de misogynie, le dernier acte s’avère franchement étonnant, versant dans la diatribe en faveur du féminisme extrêmement engagée. Le propos passe logiquement par Seligman, le « sage », qui pour apaiser Joe se lance dans une longue démonstration pour démonter la culpabilité de celle-ci. A travers ses paroles, c’est toute la société patriarcale qui devient la cible et non la prétendue nature malade de Joe. Ainsi, cet être prétendument asexué, érudit, dont les paroles se font l’écho de siècles de mythologie, de croyances et de thèses, devient à la fois l’ange gardien et le confesseur. Il est l’esprit défendant le corps, il est le point d’ancrage du spectateur, et la conclusion n’en est que plus cruelle. Dans ce retournement de situation d’une brutalité sans nom, Lars Von Trier laisse éclater toute sa perte de foi en la nature humaine, en l’homme en particulier, prolongeant encore le calvaire de Joe. Son apaisement ne s’accomplira qu’à travers un acte ultime, profondément dévastateur.

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Il va falloir se rendre à l’évidence, les hommes de Nymphomaniac sont le mal incarné, d’une manière ou d’une autre, exception faite de la figure du père, refuge de l’âme en peine. Au-delà des digressions métaphysiques, l’amplitude du propos de Lars Von Trier va finalement très loin, comme si le film concentrait tout ce qui aurait pu alimenter une carrière complète. Le temps d’un long chapitre, il va étudier l’expérience de la douleur en substitut du plaisir purement sexuel. Son humour le fait appeler Jamie Bell, éternel Billy Elliot, dans la peau d’un jeune maître masochiste. A travers ce chapitre consacré à la douleur, il va apporter l’élément de la maternité pour Joe. La présence fantomatique de l’enfant ne fait que renforcer l’idée selon laquelle Joe est un personnage malade, voire mauvais, sachant qu’elle est la narratrice et que les faits sont biaisés par le peu de considération qu’elle porte à son égard. Toujours est-il qu’à travers son point de vue, distordant la réalité, Nymphomaniac va traiter de la difficulté des relations sexuelles de la jeune mère. Avec un sujet souffrant d’une réelle pathologie, il va évidemment bien plus loin qu’une simple métaphore et pousse son personnage à faire le choix de Sophie entre la douleur (et la redécouverte d’une forme de plaisir qui lui était alors interdit par son corps) et son enfant. Un choix qui définira logiquement la suite de son existence, du chapitre suivant consacré à la « désintoxication » jusqu’au dernier qui lui offre une forme de maternité alternative. Si l’esprit de provocation du danois reste toujours très présent, son discours est d’une clarté stupéfiante en terme de psychanalyse.

nymphomaniac volume 2 5Car c’est bien d’une thérapie qu’il s’agit là. Joe racontant ses histoires, peut-être enjolivées ou peut-être pas, se reconstruit au fil des chapitres, apprend à accepter sa nature et assimile les outils pour la combattre. L’avant-dernier chapitre est consacré à ce combat. Il s’agit d’une thérapie visant à purifier son être et à changer sa nature de sex addict. Ce chapitre, grandement sacrifié au montage, est essentiellement présent afin de permettre à Joe de s’accepter, au moins en partie, de déjà atteindre une forme de paix intérieure avec les demandes et besoins de son corps, de quoi lui ouvrir une nouvelle existence, celle du dernier et terrible chapitre intitulé « The Gun ».

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L’ultime chapitre est évidemment presque purement symbolique. Une fois que Joe a pu assimiler sa véritable nature, elle entame un travail sur sa paix intérieure. Il passe par une réappropriation de son corps, passant elle-même par l’utilisation de ses talents pour autre chose que pour assouvir sa soif. La chrysalide devient papillon, l’enfant devient femme et la femme s’épanouit en tant que telle. Cet épanouissement va passer par une forme de maternité alternative. Une maternité évidemment étrange, malsaine, intimement liée aux déviances de Joe, et profondément destructrice. Le propos, s’appuyant sur la trahison de l’enfant ainsi que sur la projection que la mère peut faire sur la fille, est d’une cruauté phénoménale. Humiliations et violences physiques sont à nouveau au rendez-vous avec une misanthropie absolue et une absence de foi en la nature humaine, ici sans distinction de sexe. De quoi magnifiquement prendre le spectateur à revers lors d’un final excessivement brutal dans son discours, pulvérisant la nouvelle figure paternelle, les images du père étant les seules à apaiser Joe. Cette odyssée existentielle, dont le vecteur reste le sexe mais qui embrasse une vie dans toute sa complexité, des relations humaines aux rêves, en passant par la honte et diverses sources de croyances, dans laquelle la rédemption n’est pas celle que l’on croit, est un intense moment de cinéma. Une véritable fresque, mise en scène avec une intelligence exceptionnelle (les instants d’onirisme sont ici réduits au minimum au profit d’une caméra portée pour signifier une forme d’instabilité chez le personnage et dans le récit. Nymphomaniac – volume 2 est bel et bien la conclusion magistrale d’une œuvre qui, dans son ensemble, l’est tout autant.

FICHE FILM
 
Synopsis

NYMPHOMANIAC est la folle et poétique histoire du parcours érotique d'une femme, de sa naissance jusqu'à l'âge de 50 ans, racontée par le personnage principal, Joe, qui s'est autodiagnostiquée nymphomane. Par une froide soirée d’hiver, le vieux et charmant célibataire Seligman découvre Joe dans une ruelle, rouée de coups. Après l'avoir ramenée chez lui, il soigne ses blessures et l’interroge sur sa vie. Seligman écoute intensément Joe lui raconter en huit chapitres successifs le récit de sa vie aux multiples ramifications et facettes, riche en associations et en incidents de parcours.