Noé (Darren Aronofsky, 2014)

de le 01/04/2014
 
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Un pas en avant ou trois en arrière ? Après avoir été récupéré par une certaine frange de la critique avec ses produits auteuristes et opportunistes que constituaient The Wrestler et Black Swan, Darren Aronofsky retourne à la méta-mystique formelle de The Fountain en s’attaquant au mythe du Déluge, accompagné d’une ambition inédite dans sa filmographie, à savoir, réunir tous les publics. Mais avec un réalisateur qui a toujours divisé, le résultat ne pouvait être que la chronique d’un échec annoncé.

NOAHNoé est un film malade, dont la cohérence repose paradoxalement sur des contradictions à l’origine même du projet. Car pour comprendre Noé, il faut comprendre la note d’intention de son auteur. En partant du mythe du Déluge, Aronofsky a voulu faire un film qui parlerait à l’inconscient collectif en se réappropriant l’histoire de Noé (d’abord à travers une Bande-Dessinée puis son adaptation) pour faire ressortir au mieux son caractère trans-civilisationnel. Expliquons nous.

Au-delà du fait qu’on retrouve l’histoire de Noé dans les religions juives, chrétiennes et musulmanes, le thème du Déluge, de l’anéantissement total, de la purification divine par l’eau et même de l’Arche sauvant les animaux, remonte aux plus anciennes traces d’écriture de l’humanité.

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Les archéologues et les pionniers de la philologie nous ont enseigné que bien avant les temps bibliques supposés, plus de 5000 ans avant aujourd’hui, une culture commune a traversé une partie non négligeable du globe pour s’étirer du fin fond de l’Inde et du Sri-Lanka jusqu’à l’extrême-ouest de l’Europe. Un héritage commun qui nous unit et d’où se sont disséminés nos cultures, nos folklores, nos philosophies, nos croyances, nos peurs et fatalement nos mythes. Il faut remonter jusqu’aux temps des rois Sumériens, dont les règnes pouvaient atteindre des dizaines de milliers d’années d’après leurs écrits jusqu’à l’arrivée d’un Déluge, conté à Gilgamesh par le sage Atrahasis plus de mille ans avant l’écriture de l’histoire de Noé dans le livre de la Genèse. Au moment où Atrahasis transmet son histoire, elle est déjà ancienne d’au moins plusieurs centaines d’années et elle a déjà pris la forme d’un mythe ancré et qui se transmet d’une génération à l’autre. L’histoire est toujours la même : l’humanité devient un problème aux yeux du Divin, qui décide de la punir en envoyant un déluge capable d’annihiler toute forme de vie existante. Pour sauver les animaux et l’humanité, un élu est choisi pour construire une arche pour les sauver du désastre. Une fois la grande « purification » accomplie, l’élu envoie un oiseau chercher une terre pour accoster. Il réussit et une nouvelle ère peut alors démarrer pour l’humanité, assainie et en paix avec les cieux.

NOAHDepuis cette ère, le mythe du Déluge a traversé les civilisations en contribuant à façonner leur identité, trouvant toujours un écho à chaque peuple et à chaque époque. La morale est si universelle et simple qu’on peut lui coller a peu près n’importe quelle modulation ou signification selon son adaptation, notamment en changeant la nature du « pêché » provoquant la punition divine selon le public visé. Sous un certain angle, on peut en trouver des traces dans des milliers d’œuvres de fiction, même récemment,  de la chute de Numénor chez Tolkien à 2012 de Roland Emmerich en passant par la version longue d’Abyss ou même Titanic chez James Cameron.

Mais là où Cameron avait compris qu’il fallait transcender ses couches de lecture mythologiques par un propos viscéralement humaniste, Aronofsky a choisi d’adapter le récit en voulant raccrocher toutes les versions possibles, dont certaines contradictoires, et sans jamais les mettre en perspective par une réflexion plus poussée. Ainsi, des écrits apocryphes et des inspirations très variées se mêlent à l’histoire biblique, notamment l’inclusion d’anges déchus aux allures de golems monstrueux en roche, qui ne sont pas sans évoquer une ménagerie sortie de l’enfer de Dante, les géants de pierre de l’Histoire Sans Fin ou…. une fameuse scène coupée de Star Trek V.

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Noé prend ainsi l’allure d’un patchwork foutraque, voulant montrer toutes les variations possibles de son histoire en même temps sans jamais choisir une narration claire. Cette contradiction s’illustre de façon claire et évidente dans une séquence où Noé raconte à sa famille la création du monde : la voix de Russell Crowe résonne en voix-off, citant mot pour mot La Genèse…. tandis qu’à l’image se succèdent le Big Bang, la formation de la Terre, la soupe primordiale et l’évolution selon Darwin jusqu’aux primates, le tout en un seul plan (imaginez une version CGI du clip Right Here, Right Now de Fatboy Slim). Il y aurait déjà a redire sur ce procédé douteux, mais ce qui suit ce plan est encore pire : un raccord au noir pour signaler une ellipse. Suivi d’un plan où on voit Adam et Eve dans le jardin d’Eden, représentés sous la forme d’être humanoïdes dorés et irradiants, asexués et sans visage. Ces deux visions, séparés par une simple ellipse au noir, ne sont pas compatibles. Il n’y a aucun mal à ce que le réalisateur prenne le parti pris d’une version qui assume la part de symbolisme et de féerie non-réaliste d’un tel récit, ou au contraire une vision scientifique qui ferait ressortir la beauté de l’univers par les faits, la série Cosmos le fait à merveille. Mais pas les deux en même temps.

NOAHEn voulant réunir peuples croyants et non-croyants, Aronofsky ne fait que mettre l’accent sur leurs divergences fondamentales, là où une vision purement fantaisiste aurait suffisamment pu servir de base d’approche au traitement. Coincé par ses velléités auteuristes, Aronofsky colle à son sujet et souligne aussi lourdement que possible chaque scène, chaque moment évocateur et chaque émotion par des artifices pompiers. Tout juste y ajoute-t-il sa patte au mythe ici ou là, par exemple par une conception très limitée du pêché lié à ses propres convictions de végétarien (ils mangent de la viande donc ce sont des barbares qui méritent de mourir) ou des visions répétitives tentant de nous persuader de la condamnation du monde humain.

l y a de quoi nourrir des regrets tant sur le plan formel le film est d’une richesse impressionnante. Les effets spéciaux d’ILM sont régulièrement à la hauteur des proportions bibliques du scénario, la direction de la photo est belle à tomber et il n’est pas rare d’être ébloui par une belle composition de plan, qui nous renvoie à la plastique de The Fountain, ce qui hélas inclut parfois ses effets les plus risibles.

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Aronofsky cite sans se gêner le Conan de John  Milius ou Mad Max 2 de George Miller, mais uniquement pour en retenir leurs tonalités tribales sans parvenir à reproduire leur efficacité. Une grande partie du problème est liée au manque d’empathie et d’humanité des personnages, caricaturaux et parfois terriblement mal joués, notamment pour Anthony Hopkins, Jennifer Connelly, Emma Watson ou Logan Lerman. Crowe se contente de faire ce qu’on lui demande régulièrement depuis 15 ans, c’est-a-dire reprendre son interprétation de Gladiator quelle que soit la nature du nouveau rôle. On en vient à se demander d’où vient le problème, des acteurs, de l’écriture de leurs personnages ou de leur direction hasardeuse.

NOAHSans jamais tomber dans le piège du prosélytisme et transpirant de sincérité, l’intention du réalisateur de Requiem for a dream reste louable, mais elle pêche tant par sa naïveté et son inaptitude à transcender son sujet en y apportant de la réflexion qu’elle nous donne un arrière-goût tiède malgré les efforts surhumains mis en place pour illustrer le caractère épique du récit. A ce titre, retenons la bataille finale pour l’Arche suivi du fameux Déluge, déroulant du spectaculaire en CGI au kilomètre avec brio, mais sans jamais arriver à concentrer la réalisation sur les enjeux humains de la séquence.

Alors il nous restera quelques petites idées intéressantes et une poignée de belles images, mais on peut se demander si c’est vraiment tout ce qu’on était en droit d’attendre d’un blockbuster voulu comme définitif et universel sur le sujet par un auteur probablement surestimé par beaucoup et à commencer par lui-même. C’est tout le problème des sacralisations, on finit trop souvent par mélanger la légende avec la réalité.

FICHE FILM
 
Synopsis

Oscar® du meilleur acteur, Russell Crowe est Noé, un homme promis à un destin exceptionnel alors qu’un déluge apocalyptique va détruire le monde.
La fin du monde… n’est que le commencement.