Nocturnal Animals (Tom Ford, 2016)

de le 12/01/2017
 
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Quelques années après le très beau et très dépressif A Single Man, le créateur Tom Ford poursuit sa reconversion en cinéaste avec Nocturnal Animals, odyssée lynchéenne aux temporalités brisées pour mieux capter le cataclysme d’une histoire d’amour détruite par la raison. Une nouvelle réussite pour cet artiste décidément très doué.

NOCTURNAL ANIMALSEn 1993, l’écrivain américain Austin Wright publiait Tony et Susan, un roman policier étonnant dans la construction psychologique de ses personnages, et qui faisait se tordre la frontière entre réalité et fiction. Près d’un quart de siècle plus tard, le créateur Tom Ford s’en empare et en tire lui-même le scénario de son second film, 7 ans après son premier essai A Single Man. Après Colin Firth et Julianne Moore, il s’entoure cette fois d’Amy Adams et Jake Gyllenhaal, les deux ayant signé très tôt pour faire partie du projet, ainsi que d’un casting de seconds rôles assez impressionnant. Aaron Taylor-Johnson, Isla Fisher, Armie Hammer et bien sur l’immense Michael Shannon, soit à peu près tous les signaux d’un projet sortant des sentiers battus. Et même si le processus de mêler des lignes narratives réelles et fictionnelles n’a rien de vraiment nouveau, il en ressort une expérience saisissante lorsqu’il est appliqué comme ici à un pur film de vengeance.

NOCTURNAL ANIMALS

Nocturnal Animals épouse la forme de la mise en abyme. Procédé hautement symbolique permettant ici à Tom Ford de philosopher par l’image et non par le verbe. Celui qui sait parfaitement travestir la banalité d’une étoffe pour en faire une magnifique pièce d’habillement aborde ici frontalement la notion de manipulation artistique. Et ce dès les premières secondes du film. Le discours est clair. L’art fait éclater le réel, le manipule, le fait muter. Mais il s’en abreuve en permanence, le vampirise. Qu’il s’agisse de mode, d’art contemporain, de littérature ou bien sur, de cinéma. Mais plus qu’une démonstration de philosophie de comptoir, Tom Ford va appliquer cette saine réflexion (certains artistes au melon sur-développé semblent avoir complètement déconnecté leur univers du réel) pour aborder un drame humain, par le biais d’un thriller assez brutal. Nocturnal Animals est une sorte d’objet cinématographique en fusion. A la fois évident et très sophistiqué, il vient poser une question fondamentale dans le rapport de la société contemporaine au monde : quel est le prix à payer si la raison prend le pas sur la passion ? La raison symbolise le réel. La passion représente l’expression artistique. Dans le film, Susan est la raison, et Edward la passion. Mais pour savoir quel est le chemin à suivre, l’auteur n’apportera pas au spectateur une réponse toute faite, préférant l’interroger à travers le spectre de ses émotions, entre fascination et répulsion, en osmose avec les images qu’il produit.

NOCTURNAL ANIMALSA travers une mise en scène très élaborée, opposant la rigueur et la froideur des plans du réel (raison) à la liberté de mouvement et la folie du monde littéraire (passion), Tom Ford va contempler la chute inexorable de ses personnages. Et s’il a parfois recours à des artifices un peu grossiers (Amy Adams devant une œuvre portant le mot « revenge »), il touche à quelque chose de concret lorsque son réel à elle finit par se faire contaminer par sa lecture, qui n’est autre qu’une cruelle métaphore de cette même réalité, à une temporalité différente. La progression narrative, avec ses coupes abruptes telles une succession de réveils cauchemardesques, permet d’alimenter la mutation du personnage de Susan, ce qu’elle lit lui ouvrant les yeux sur les conséquences émotionnelles d’un acte dénué de toute passion et froidement raisonné. C’est assez passionnant à suivre, Tom Ford truffant sa narration de moments situés sur une troisième strate narrative et consacrés à la relation entre Susan et Andrew. Une méthode qui rappelle la mélancolie d’A Single Man dans son utilisation des flashbacks et qui apporte ici de la vie au récit.

NOCTURNAL ANIMALS

Car entre un « réel » tellement austère et glacial qu’il ressemble au cadavre d’une existence et un récit littéraire sous forme de thriller fait de sang et de poussière, Nocturnal Animals est un film dans lequel la mort semble habiter chaque cadre. Une sensation finalement assez logique une fois connue la nature des raisons ayant poussées Edward à écrire ce roman, entre dégoût, colère et tristesse infinie. Le film ne fait pas nécessairement dans la dentelle mais impose assez aisément son jeu de contrastes, aussi bien visuels que narratifs, pour capter la nature d’une histoire d’amour destructrice. Et s’il ne donne pas véritablement de leçon, pour Tom Ford les choses semblent assez claires. Le refuge de la raison n’est qu’illusoire, la réalité est destructrice et l’art est tout autant le véritable refuge des âmes en peine qu’un mode d’expression salvateur. Noir, Nocturnal Animals l’est assurément. Mais derrière le vernis de sa cruauté (envers les femmes notamment, même si la bêtise, la faiblesse et la monstruosité des hommes ne sont jamais épargnées) se niche un discours plutôt sain concernant toute forme d’expression artistique, évidente thérapie. Le tout porté par une Amy Adams magnétique et un Jake Gyllenhaal bouleversant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Susan Morrow, une galeriste d’art de Los Angeles, s’ennuie dans l’opulence de son existence, délaissée par son riche mari Hutton. Alors que ce dernier s’absente, encore une fois, en voyage d’affaires, Susan reçoit un colis inattendu : un manuscrit signé de son ex-mari Edward Sheffield dont elle est sans nouvelles depuis des années. Une note l’accompagne, enjoignant la jeune femme à le lire puis à le contacter lors de son passage en ville. Seule dans sa maison vide, elle entame la lecture de l’œuvre qui lui est dédicacée.
Dans ce récit aussi violent que bouleversant, Edwards se met en scène dans le rôle de Tony Hastings, un père de famille aux prises avec un gang de voleurs de voiture ultraviolents, mené par l’imprévisible Ray Marcus.

Après lui avoir fait quitter la route, le gang l’abandonne impuissant sur le bas-côté, prenant sa famille en otage. Ce n’est qu’à l’aube qu’il parvient au commissariat le plus proche, où il est pris en charge par le taciturne officier Bobby Andes . Un lien fort va se créer entre les deux hommes, et lier leurs destins dans la poursuite des suspects, coupables d’avoir donné vie au pire des cauchemars de Tony.
Susan, émue par la plume de son ex-mari, ne peut s’empêcher de se remémorer les moments les plus intimes qu’ils ont partagés. Elle trouve une analogie entre le récit de fiction de son ex-mari et ses propres choix cachés derrière le vernis glacé de son existence. Au fur et à mesure de la progression du roman, la jeune femme y décèle une forme de vengeance, qui la pousse à réévaluer les décisions qui l’ont amenée à sa situation présente, et réveille une flamme qu’elle croyait perdue à jamais.