Nebraska (Alexander Payne, 2013)

de le 02/04/2014
 
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Au sein d’une industrie qui ne semble avoir aucune limite à l’escalade frénétique, Alexander Payne continue son bonhomme de chemin et, en six films, s’impose comme un des réalisateurs les plus intéressants de la scène indépendante. Par une maîtrise totale des outils narratifs et de mise en scène, par la justesse de son regard et sa volonté de ne pas brosser l’humanité dans le sens du poil, ses fables humanistes saupoudrées de misanthropie et ses personnages complexes sont de petits enchantements.

NEBRASKADix ans après Sideways, le trop rare Alexander Payne revient au road movie avec Nebraska, récompensé au dernier Festival de Cannes par le prix d’interprétation masculine attribué à la légende Bruce Dern. A travers ce film, il renoue avec différents motifs qui composent son œuvre, et notamment celui de personnages vieillissants qui forgeait déjà le récit de Monsieur Schmidt. La magie chez Alexander Payne tient à tisser quelque chose de profondément attachant autour de personnages souvent antipathiques, ce qu’essaye désespérément de faire, en n’y parvenant que ponctuellement, le cynique Jason Reitman. Cette fois, il se penche donc à nouveau sur le cas d’un vieil homme et à travers lui, sur la notion même de famille et d’héritage.

 Nebraska 2

La figure paternelle est essentielle chez Alexander Payne, cinéaste obsédé par la représentation de la famille et son rapport à la société contemporaine. Dans Nebraska, petit film tout en délicatesse, tout est articulé autour du personnage de Woody Grant et de son obsession pour un prétendu gain d’un million de dollars. La fin de vie fait également partie intégrante des thèmes chéris par Alexander Payne, qui a pour habitude de traiter le sujet sans filtre, frontalement, quitte à passer pour un réalisateur putassier et voyeur. Il aborde ici un autre thème dur, celui de la maladie d’Alzheimer, même si elle ne sera nommée qu’une fois au détour d’une conversation et sans appuyer la chose. Ce qui frappe tout d’abord est la justesse et la lucidité avec laquelle le réalisateur aborde son sujet. Cette maladie qui affecte la mémoire récente en premier forme des nouvelles formes de mémoire déstabilisantes, dans lesquelles des souvenirs d’enfance peuvent venir se mêler à des évènements de la veille. Nebraska capte parfaitement le caractère profondément troublant pour la famille proche d’un tel mal, en adoptant presque exclusivement le point de vue du fils, David. Entre délire loufoque et obsession maladive, le film dépasse finalement son sujet pour dresser le portrait de deux hommes qui se rencontrent enfin.

NEBRASKAMais Alexander Payne ne cède ni à l’émotion facile ni à une quelconque forme de manichéisme. Simplement car il développe des personnages qui sont tout sauf figés dans le marbre et se découvrent au fil du récit. Nebraska, derrière son apparence presque simpliste de feel-good movie grabataire, développe une quantité considérable de sujets. Il y a bien sur la rencontre tardive entre un père et son fils de laquelle découle la découverte et l’assimilation d’une forme d’héritage. Un héritage qui était, jusqu’à ce trip, limité à un triste alcoolisme, mais qui devient au fur et à mesure une forme de générosité un peu naïve, puis très tendre. La lubie du vieil homme qui n’a plus toute sa tête et ne contrôle plus vraiment l’évasion de son esprit finit par trouver du sens le temps d’une réplique. Fugace mais essentielle, elle révèle que l’homme poursuit cette sorte de but ultime non pas pour se payer un camion et un compresseur, comme il se plait à le répéter, mais pour laisser quelque chose à ses enfants. Le sujet n’a rien de nouveau, il s’agit simplement d’un homme qui réalise trop tard qu’il n’a pas vraiment tenu le rôle de père qui lui incombait, mais il est traité avec suffisamment de justesse pour toucher en plein cœur.

NEBRASKA
Le rythme lancinant de la narration, le récit qui fait parfois du surplace, sont intimement liés au personnage de Woody et font donc sens. Mais c’est à travers la mise en scène qu’Alexander Payne transcende son sujet. Cette mise en scène adopte le point de vue du fils, ce qui se traduit par un soin particulier apporté aux cadres et aux mouvements. Ainsi, il utilise volontiers la contre-plongée pour faire apparaître, par la seule grâce de sa grammaire cinématographique, l’enfant qui se cache encore dans le personnage de David et qui regarde son père comme un géant. cette alternance entre admiration enfantine et regard adulte compose un langage délicat en osmose avec le propos de Nebraska. Mais finalement, le plus beau réside dans le dernier acte. En marge d’une peinture amère de la notion de famille et de communauté, où chaque être se montre profondément mauvais, ou possède un sens des priorités un peu triste à voir (le personnage du fils aîné incarné par l’excellent Bob Odenkirk), dans laquelle s’exprime toute la misanthropie du propos, émerge le personnage de la mère. Portée par la prestation formidable de June Squibb, au moins aussi riche de nuances que Bruce Dern, elle devient tout à coup le personnage-pivot du récit, le seul personnage fort et la gardienne de la véritable mémoire, celle qui permet de jeter un nouveau regard sur cet homme en apparence si désagréable et aigri. La délicatesse avec laquelle Alexander Payne illustre les rapports humains et la complexité de ses personnages, le soin avec lequel ce beau noir et blanc vient étayer le propos sur la mémoire, la beauté de cette Amérique profonde et ce multiple retour en enfance font de cet ultime voyage au cœur d’une famille une œuvre bien plus riche qu’elle n’y parait. Et un beau moment de cinéma indépendant, qui n’a pas besoin de ce recours systématique aux artifices à la mode ou à une énième crise de jeunisme, porté par la silhouette marquée d’un Bruce Dern bouleversant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un vieil homme, persuadé qu’il a gagné le gros lot à un improbable tirage au sort par correspondance, cherche à rejoindre le Nebraska pour y recevoir son gain..
Sa famille, inquiète de ce qu’elle perçoit comme le début d’une démence sénile, envisage de le placer en maison de retraite, mais un de ses deux fils se décide finalement à emmener son père en voiture chercher ce chèque auquel personne ne croit.
Pendant le voyage, le vieillard se blesse et l’équipée fait une étape forcée dans une petite ville en déclin du Nebraska. C’est là que le père est né. Épaulé par son fils, le vieil homme retrace les souvenirs de son enfance.