My Life Directed by Nicolas Winding Refn (Liv Corfixen, 2014)

de le 13/03/2016
 
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My Life Directed by Nicolas Winding Refn 1C’est la seconde fois que nous avons le privilège de pénétrer l’intimité du cinéaste danois Nicolas Winding Refn et étudier de l’intérieur son rapport au cinéma et le rôle que ce dernier tient dans sa famille. En effet, en 2006 sortait Gambler, un documentaire disponible dans le coffret de la trilogie Pusher qui revenait sur la naissance des deux suites que Refn donna à l’incroyable succès du premier volet qui lui valu d’être qualifié de « Scorsese danois ». Et si nous sommes plus de dix ans plus tard avec My life directed by Nicolas Winding Refn, la situation est similaire en un point, le réalisateur est soumis à la pression terrible du succès de son film précédent. Pusher à l’époque, Drive aujourd’hui. Toujours obsédé par son intégrité artistique, il se livre là encore sans retenue sur sa peur de se répéter, de décevoir, se plongeant dans de longues remises en question maladives : « Au moins avec Drive, les gens n’attendaient rien ». Si Refn aime à construire sa propre légende, racontant aujourd’hui que le projet Only God Forgives fût consciemment pensé comme un objet non commercial voué à détruire la hype acquise avec Drive, le documentaire de sa femme Liv Corfixen vient rappeler la dure réalité d’un réalisateur perdu dans sa propre œuvre : « Ça fait trois ans que je travaille sur ce film et je ne sais toujours pas de quoi il parle ». Nicolas Winding Refn envisage Only God Forgives comme l’exact contraire de Drive, mettant en scène un héros impotent et dont les actions sont sans cesse vouées à l’échec, l’aspect si hermétique du film semblant ainsi se forcer à lui plutôt que résulter d’une tactique préétablie.

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My life directed by Nicolas Winding Refn le montre donc principalement chez lui à l’époque du tournage du film à Bangkok, dans un luxueux appartement dans lequel il sombre comme à chaque film dans une effroyable dépression mettant à mal sa famille, laissant sa femme s’occuper seule des enfants. Et si Gambler montrait à la perfection comment la situation familiale de Refn, criblé de dettes après le four commercial du pourtant superbe Inside Job, récent père, faisait son chemin dans les scénarios de Pusher II et Pusher III, le film de sa femme qu’elle admet être le « début de notre thérapie de couple » agit d’un même mouvement, le réalisateur reflétant sur sa relation de plus de vingt ans avec Liv Corfixen en ces termes : « Liv a été ma seule petite-amie, en un sens on peut dire que je suis sorti de ma mère pour directement entrer en elle ». Tout rapport avec la fameuse scène de la pénétration du fils dans sa mère de Only God Forgives se faisant dés lors inévitable. Mais comme l’indique son titre, My life directed by Nicolas Winding Refn n’est pas un film sur Refn mais bien sur sa relation avec sa femme. Placé au tout début du documentaire, une scène vient montrer le réalisateur assis à même le sol face à son ordinateur ordonner à sa femme de se mettre dans le coin opposé pour faire un panoramique sur lui, ce à quoi Liv Corfixen répond en se déplaçant vers la vitre de l’appartement pour capturer son propre reflet : Refn n’aura pas son mot à dire dans la fabrication du documentaire et se restreindra à un visionnage tardif, une fois le film monté et terminé.

My Life Directed by Nicolas Winding Refn 3Ayant mis de côté sa carrière d’actrice pour s’occuper de leurs enfants, Liv se retrouve en effet à Bangkok avec un mari obsédé par son œuvre mais parvient tout de même à tirer le meilleur des situations, alternant disputes et situations cocasses liées au tournage. L’une d’elle voit Winding Refn et Ryan Gosling se déplacer à une soirée de gala en échange d’une valise de cash destinée à payer la police pour pouvoir tourner sans problème. Une autre particulièrement savoureuse montre Gosling signer des autographes alors que Refn l’attend plus loin dans une voiture, la mine déconfite. Sans tourner au « Behind the scenes » ni s’élever au niveau d’un Au cœur des ténèbres – l’apocalypse d’un metteur en scène d’Eleanor Coppola, le film de Liv Corfixen prend des airs de film thérapeutique, destiné à exorciser les difficultés du couple à survivre à Only God Forgives. Cela ne l’empêche cependant pas de capturer des images qui raviront les fans du cinéaste et de son acteur fétiche, notamment lorsque Ryan Gosling reproduit en direct le mouvement des mains de Refn pour le besoin d’un plan de Only God Forgives ou lorsqu’il offre à Gosling la fameuse couverture qu’il porte autour de sa taille depuis Drive pour veiller au bon déroulement de ses tournages (un passage de flambeau qui se révélera tangible dans Lost River, le premier film de Gosling).

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Souvent décrié pour son arrogance, Refn répétant à qui veut l’entendre qu’Only God Forgives est un chef d’œuvre, nul ne peut nier après le visionnage de ces deux documentaires que l’homme n’en reste pas moins un artiste passionné, empreint de nombreux doutes et bien plus soucieux de la réception publique de ses films qu’il ne le laisse transparaître. Empreint de superstition, voyant notamment dans la pluie s’abattant sur Cannes un mauvais présage avant la projection d’Only God Forgives, le couple Refn/Corfixen se laisse par deux fois tirer les cartes par Alejandro Jodorowsky, l’un questionnant la voie à prendre pour son film, l’autre demandant conseil sur la meilleure manière d’aider son mari.

My Life Directed by Nicolas Winding Refn 5My life directed by Nicolas Winding Refn est un documentaire indispensable, au même titre que Gambler, pour tous les admirateurs du génial réalisateur de Bronson et Valhalla Rising. En montrant tous deux l’envers du décor, explorant le processus créatif douloureux de Refn qui se pousse à haïr son propre film « pour mieux retomber amoureux de lui, comme dans un mariage », se plongeant tout entier dans ses doutes pour tirer le meilleur de lui même (« La peur est un mécanisme incroyable, c’est juste difficile de vivre avec »), My life directed by Nicolas Winding Refn permet, plus que ne le faisait Gambler, d’attester de l’importance de sa femme dans ce processus, Refn avouant chercher constamment son approbation dans son travail et permet de lier de façon factuelle ses films à sa propre vie et confirmer l’approche si personnelle de Winding Refn à son cinéma.

FICHE FILM
 
Synopsis

My life directed by Nicolas Winding Refn, a été réalisé par son épouse, Liv Corfixen. Comment concilier sa carrière d'artiste avec sa vie de père de famille est la question centrale de ce document très intime. Liv a suivi Nicolas de la pré- production du film "Only god forgives" au cours de laquelle il a amené sa famille avec lui pendant 6 mois à Bangkok jusqu'à la présentation du film au festival de Cannes. De son rapport très spécial avec Alejandro Jodorowsky à son amitié très forte avec Ryan Gosling, My life directed by Nicolas Winding Refn nous plonge au cœur du processus créatif et de la vie privée d'un des plus grands réalisateurs du 21ème siècle.