Mothra contre Godzilla (Ishiro Honda, 1964)

de le 25/04/2014
 
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Après avoir affronté la 8ème merveille du monde dans un combat décevant. Godzilla revient dans de nouvelles aventures qui le voient confronté à une autre figure majeure du Kaiju Eiga. Ishiro Honda nous livre l’un de ses meilleurs films, l’un des opus préférés des fans de la saga, mais aussi un chef d’œuvre à la portée visionnaire évidente.

mothra contre godzilla 1En 1961 la Toho sort sur les écrans Mothra. Toujours mis en images par Ishiro Honda il mettait en scène une gardienne de la nature sous les traits d’une phalène géante. Suite au succès du long-métrage et à la popularité de son protagoniste principal, il est envisagé de voir cette très belle créature confrontée au « King of Monsters ». Ce « cross over » démarre par un impressionnant ouragan nocturne accompagné par le célèbre thème musical de Godzilla, revisité par Ifukube, qui signe l’une de ses plus belles partitions. S’en suit la découverte au large des côtes d’un œuf géant ramené sur la plage par les marins locaux. L’homme d’affaires Benzo Torahata (Kenji Sahara) va tenter d’en tirer profit, tandis que le journaliste Ichiro Sakai (Akira Takarada de retour dans la saga) et son assistante photographe Junko Nakanishi (Yuriko Hoshi) mènent l’enquête. À 1ère vue, le film reprend dans les grandes largeurs la trame narrative du long-métrage de 1961.

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Cependant le changement d’axe narratif, focalisé en grande partie sur le continent japonais et sur l’exploitation commerciale par Torahata, induit de nouvelles données thématiques. Le ton y est beaucoup plus enfantin (en apparence seulement) à travers la caractérisation caricaturale de Torahata et de son employeur. L’arrivée des jumelles Shobijins (campé par Emi et Yumi Itô du duo pop The Peanuts) inspirées des lilliputiens des Voyages de Gulliver confirme cette approche. Honda et Eiji Tsuburaya réalisent le tour de force de rendre crédibles ces deux jumelles au travers une utilisation de la perspective forcée et de décors gigantesques, encore impressionnante aujourd’hui. Gardiennes de Mothra sur l’île de l’Infant, elles représentent avec justesse le désarroi de la nature face au genre humain. Honda évite toute la niaiserie et le ridicule dans lequel pourrait tomber facilement cet univers en mélangeant habilement légèreté et gravité, émerveillement et tragédie. Au service d’une croyance indéfectible envers les images qu’il tourne. L’influence de nombreuses œuvres fondatrices de l’imaginaire moderne est omniprésente. Outre les romans de Jonathan Swift, l’exploration de l’île convoque autant le King Kong de Cooper et Schoedsack que les 1ères fictions de George Méliès. Le tout baignant dans une somptueuse photographie colorée de Hajime Koizumi, trouvant son apothéose lors de la découverte d’une Mothra en fin de vie dans sa caverne illuminée par un simple rayon du soleil.

mothra contre godzilla 3Tous ses éléments associés à la présence d’un Godzilla toujours aussi destructeur, au design beaucoup plus soigné que dans les précédentes productions, finissent par faire de ce long-métrage un objet à part dans le paysage cinématographique de l’époque tous genres et nationalités confondues. Au-delà de la richesse thématique, qui voit cohabiter l’allégorie nucléaire, la fable écologique, le conte et la mythologie féminine. Junko méprisé par Ichiro du fait de son statut, finira par trouver la solution qui fera revenir les Shobijins sur leur décision de laisser les humains à leur perte. Les jumelles sont le symbole de l’espoir et de la vie, Mothra est une femelle. C’est l’approche avant-gardiste d’Honda qui est à signaler.

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Le mélange revendiqué d’influences artistiques et narratives disparates formant un tout extrêmement cohérent, font de Mothra contre Godzilla un précurseur du post-modernisme cinématographique. Trouvant son apothéose dans l’affrontement final opposant Godzilla aux deux mites géantes. Jusque là les combats opposant la créature atomique à d’autres monstres s’était révélés extrêmement pauvres d’un point de vue cinématographique, donnant l’impression de voir des combats de catch. Ici le cinéaste réfléchit son approche scénique de l’espace, opte pour une approche stratégique des attaques. Jouant sur le raccord de l’axe, le champ contre champ afin de conférer à ses créatures une identité qui leur est propre. Préfigurant de plusieurs décennies l’approche de Steven Spielberg sur Jurassic Park (qui rependra avec Michael Crichton l’idée d’un parc d’attraction préhistorique détruit par les forces mythologiques de la nature), et de nombreux autres cinéastes (Kaneko, Jackson, del Toro) filmant leurs gigantesques créatures comme d’authentiques personnages, favorisant l’immersion du spectateur. Mothra contre Godzilla peut se voir comme l’équivalent de La fiancée de Frankenstein de James Whale. Si Frankenstein posait les bases iconiques et tragiques du monstre dans l’inconscient collectif, sa suite à considérablement enrichi l’univers et la caractérisation du personnage, contribuant à une plus grande emphase émotionnelle envers un imaginaire plus foisonnant. Honda procède de la même manière. L’approche « classique » du 1er volet laisse place au développement d’un univers et de personnages (monstres-humains) encore plus riche et imaginatif.

mothra contre godzilla 5Œuvre importante, issue d’une époque révolue, Mothra contre Godzilla est d’une richesse visuelle et narrative rarement égalée. À mi-chemin entre le passé de ses influences et le futur de sa démarche cinématographique, à la fois personnel et poétique (terme pour une fois justifié), porté par la croyance de son cinéaste et de son équipe envers l’univers dépeint, c’est un vrai chef d’œuvre. Bien d’autres volets, comme l’excellent Invasion planète X où Godzilla versus Destroyah, valent largement le détour, mais si vous ne deviez voir qu’un seul autre film de la saga en dehors du classique de 1954 se serait celui-là. Comme le concluait Jean Pierre Dionnet « Si Méliès avait fait du cinéma dans les années 60, il s’appellerait probablement Ishiro Honda ».

FICHE FILM
 
Synopsis

Alors qu'un ouragan vient de dévaster Tokyo, deux reporters sont envoyés sur les restes d'un site industriel. Là, ils découvrent une étrange substance. Au même moment, des pêcheurs attrapent un immense œuf dont les scientifiques n'arrivent pas à percer le secret. Toharata, un puissant homme d'affaires, l'achète et en fait une attraction particulièrement lucrative. La fameuse créature Godzilla sort de l'ombre et attaque une nouvelle fois le Japon. La seule issue pour les humains sera de demander de l'aide à une autre bête géante, Mothra, à qui appartient l’œuf...