Mommy (Xavier Dolan, 2014)

de le 03/10/2014
 
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On dit de Xavier Dolan que c’est un petit prétentieux, à l’ego démesuré et autres joyeusetés issues des clichés courants sur tout jeune artiste ayant brillé tôt, au point qu’on en oublie de parler de ses films ou même de les voir. Or, lorsqu’on voit Mommy, ces critiques perdent toute crédibilité.

Mommy 1Voici un film qui peut prétendre à une place unique dans l’histoire du long-métrage, ne serait-ce que par son ambition formelle : un format de 1:1. Un carré parfait, qui change tout.

Cet aspect technique mériterait à lui seul sa propre analyse, imaginez seulement : plus de 120 ans d’Histoire de Cinéma qui a évolué du 1.33 au 2.35 en passant par la norme télévisuelle des écrans 16/9ème et son 1.85. Traduction : le Cinéma a toujours naturellement tendu à vouloir reproduire la vision de l’œil humain, ou du moins s’en rapprocher le plus possible. L’œil humain ne perçoit pas en noir et blanc, mais en couleurs. L’œil humain s’ouvre horizontalement plus que verticalement, d’où l’adoption de formats rectangulaires pour les écrans. L’œil humain crée la perspective et la profondeur, et ainsi de suite.

Se servir donc d’un carré pour mettre en scène et projeter un film relève d’un choix conscient de mise-en-scène, un parti pris forcément ambitieux puisque pratiqué par quasiment plus personne depuis environ 100 ans.

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Dolan a donc expérimenté ce format sur un clip et des changements de formats sur Tom à la Ferme, son précédent film, avant de se lancer sur Mommy, comme des exercices de style avant de peindre une grande fresque. Car Mommy, tant sur la forme que le fond, est sans doute le film le plus risqué de sa jeune filmographie.

L’histoire, qu’on aurait pu croire être une variation de J’ai tué ma mère (avec des actrices récurrentes qui plus est), est un aboutissement stylistique. Affranchi de presque tous ses tics de réalisation des débuts, Xavier Dolan est parvenu à se créer un univers propre, une imagerie qui n’appartient qu’à lui et qu’il exploite à merveille. Oui, il existe un style Dolan, et il n’a jamais été aussi frappant et explosif qu’avec ce carré. Car toute idée de plan est conditionnée par le champ donné, toute l’histoire porte un goût précieux de rareté à chaque instant. Tout n’est pas épuré au maximum, certains plans ne fonctionnent pas, d’autres sont ratés, il y a quelques longueurs au montage et l’écriture a quelque chose de mécanique sur de courts moments mais qu’importe. Nous avons un objet de cinéma unique, une expérience qui nous permet de nous rendre compte ce qu’implique le choix d’un format. Et ici il est d’autant plus capital qu’il restreint les choix de découpage à une portion ridiculement petite.

Mommy 6Imaginez : vous ne pouvez pas filmer plus d’une personne dans le champ en rapproché. Vous ne pouvez pas filmer un gros plan avec un décor visible et net se découpant derrière. Vous ne pouvez pas filmer trois personnages sans devoir reculer de plusieurs mètres. Vous ne pouvez pas faire des mouvements de caméra trop rapides ou trop amples sans perdre le sujet du champ. Vous ne pouvez pas jouer sur les lignes de fuite pour ouvrir l’espace comme sur un rectangle. Et comme si ça ne suffisait pas, votre profondeur de champ se réduit à une portion centrale très limitée.

Xavier Dolan sait tout cela. Il le sait, et il se complique la tâche, en ne gardant de net parfois qu’une infime partie du champ pour véhiculer une information du plan. Il se sert du hors-champ, il force les corps et les visages à s’isoler, sous-éclaire les décors pour faire ressortir les expressions, force le regard sur les lignes symétriques et ainsi de suite.

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Personne au monde ayant manipulé une caméra dans sa vie assez longtemps ne peut dire que c’est un travail facile. Et Xavier Dolan le fait brillamment pour servir son récit. Il est donc justifié d’isoler dans le cadre le portrait de trois personnages qui tentent par tous les moyens de se rapprocher mais qui sont irrémédiablement hermétiques. On est d’autant plus impliqués par les émotions très intenses traversées par la mère, le fils et leur voisine qu’on nous fait ressentir une claustrophobie sensorielle des situations. Le personnage du fils, Steve, est un élément imprévisible de bout en bout (et subliment montré comme un Diable blond au sourire terrifiant), permettant à chaque scène ou presque une part de danger qui maintien la tension pendant la majeur partie du film. Ce fils permet d’exacerber chaque conflit comme un vrai combat aux enjeux qui dépassent vite l’entendement. Et Dolan parvient à l’exploit de nous attacher à tous sans jamais les juger ni les prendre en pitié. On veut qu’ils soient heureux, qu’ils parviennent à surmonter leur traumas et obtiennent des catharsis bien méritées. Dolan a l’intelligence de donner des plages de bonheur au spectateur, des bribes d’espoir lors de séquences superbes où il ouvre le cadre en 1.85 sur quelques minutes pour symboliser les Mommy 5périodes où les choses vont mieux entre les personnages, ou mieux encore avec une scène évoquant le final de la 25ème Heure de Spike Lee où on assiste à l’imagination d’un futur heureux pour tous, jouant admirablement sur des couleurs chaudes en rupture de ton avec la grisaille de la palette colorimétrique de la triste réalité posée. Et sans atteindre une épure absolue, ça marche très bien, même quand il prend le risque d’alourdir les charges émotionnelles en choisissant des contre-plongées au ralenti ou des regards-caméras très casse-gueules.

C’est un film avec des fulgurances esthétiques, une direction d’acteurs excellente, qui donne à son propos beaucoup de chair par le visuel comme par l’écriture et n’en décolle pas jusqu’aux tous derniers plans, d’une beauté tragique époustouflante.

Xavier Dolan signe ici son film le plus abouti, le plus efficace et le plus personnel. C’est carré.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une veuve mono parentale hérite de la garde de son fils, un adolescent profondément turbulent. Ensemble, ils tentent de joindre les deux bouts, notamment grâce à l’aide inattendue de la mystérieuse voisine d’en face, Kyla.