Moebius (Kim Ki-duk, 2013)

de le 30/07/2014
 
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Aussi génial soit-il, le cinéma de Kim Ki-duk, à quelques exceptions près, n’est pas vraiment synonyme de tendresse. Avec Moebius, il repousse les limites du sordide comme il ne l’avais jamais fait auparavant, prouvant qu’il est bel et bien de retour aux affaires. De plus en plus proche d’une sorte de Lars Von Trier coréen, il projette sur l’écran, et de façon la plus brute possible, toutes ses angoisses et névroses, pour un résultat d’une radicalité absolue.

Moebius 1Projeté en festival, mais interdit d’exploitation au cinéma en Corée avant de repasser au montage pour obtenir une sortie limitée, Moebius sentait le souffre depuis longtemps. Il faut avouer que Kim Ki-duk se radicalise et fait voguer son cinéma vers des terres de provocation que ses films précédents, pourtant très extrêmes parfois, n’osaient pas approcher. Cette approche radicale se traduit autant par le propos du film que par son approche en terme de mise en scène et de choix narratifs. 3 acteurs seulement, pour quatre personnages, une introduction d’une brutalité inattendue qui vient piétiner toute notion de morales, pour une sorte de tragédie grecque excessive et sordide, sans aucune limite. Mais pourtant toute en douceur, ou presque, sans appuyer là où ça fait mal plus que ce que le cadre offre à voir.

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Radicalité et sobriété définissent Moebius et un Kim Ki-duk qui ne cède à aucun effet facile pour étayer son propos. Le film s’impose comme le parfait complément à J’ai rencontré le diable, en étant tout aussi excessif mais dans une approche radicalement opposée. Kim Ji-woon accompagnait sa surenchère de violence d’une surenchère graphique, comme pour livrer l’Impitoyable du polar coréen qui en exacerberait tous les signes distinctifs tout en le tuant symboliquement, poussant tous les curseurs tellement loin que personne n’oserait surenchérir. Kim Ki-duk ose pour sa part arpenter un sentier encore plus sordide, faisant tomber à peu près tous les tabous possibles, mais sous la forme de son nouveau cinéma (celui d’après son petit exil), à savoir épuré au maximum et privé de tout artifice. Ne demeurent que la puissance de son sujet, imparable, et celle de son cinéma, d’une maîtrise absolue dans ses cadres et son découpage. Âpre, rugueux, douloureux, Moebius évite pourtant toute forme de provocation gratuite ou de voyeurisme putassier, tout simplement car il possède un discours précis, fort, et s’y tient du début à la fin, quitte à choquer. Même si ce n’est clairement pas le but recherché.

Moebius 3Quelque part, Kim Ki-duk cherche un peu le bâton pour se faire battre car il y a dans Moebius une collection de faits sordides comme le cinéma en offre peu, en dehors du cinéma d’horreur. Émasculations, viols, sexe incestueux, tortures et humiliations en tous genres, etc. Le film va loin, très loin. Mais aussi fou que cela puisse paraître, il n’y a rien de gratuit là-dedans, et tout fait sens dans un récit presque métaphysique. Moebius est un film totalement articulé autour du concept contenu dans son titre. Le ruban de Möbius, une des rares formes surréalistes qu’il est possible de créer en trois dimensions, a été assimilé à une réflexion anthropologique (et par extension philosophique) sur l’évolution de l’être humain. Et la forme narrative de Moebius se colle à ce modèle en illustrant à travers cette famille, représentant l’humanité toute entière, qui passe par la destruction (l’extinction) pour se reconstruire (création), soit une évolution darwiniste inversée et absurde, mais tout à fait logique.

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Ainsi, la logique interne du récit de Moebius adopte la forme d’une boucle dont le point d’arrivée correspond à l’inverse de son point de départ. Mais pour créer une boucle, Kim Ki-duk en choisit une à la progression heurtée, faite de segments narratifs, et donc une forme de triangle. Un triangle familial, amoureux et sexuel, se détruisant dans la douleur, mais l’utilisant également comme ciment pour construire une autre forme d’existence. Les figures classiques du père, de la mère et du fils sont ainsi progressivement perverties dans leurs rôles respectifs au sein d’un noyau familial. La douleur se fait castratrice en même temps qu’elle permet de reconstruire une sexualité. L’organe sexuel change de forme et de position. La découverte du corps accompagne celle du désir et de l’amour. L’horreur est très présente, non pas sous la forme d’une terreur mais au niveau des évènements, horribles et obscènes. Il en nait pourtant une forme de poésie au fur et à mesure que le récit progresse. Une poésie liée à une approche très spirituelle et laissant une place prépondérante à la croyance religieuse. Moebius est ponctué de visions d’une silhouette priant bouddha dans la rue, le repentir est extrêmement présent, de façon à illustrer via la forme du ruban de Möbius la philosophie bouddhiste de l’éternel recommencement en vue de l’accomplissement : bâtir une nouvelle existence sur les cendres d’une autre, utiliser le mal absolu pour atteindre au terme du cycle une forme de sagesse de l’âme.

Moebius 5Cette approche radicale et métaphysique passe chez Kim Ki-duk par des choix bien précis. Il choisit ainsi de vider son film de tout dialogue, comme s’il filmait des êtres primitifs n’ayant pas encore assimilé la parole (ou l’ayant abandonné, les deux idées correspondant à la structure absurde du ruban). Ne restent que des sons et surtout des images. Il trouble encore un peu plus la perception en confiant à l’actrice Lee Eun-woo un double rôle : celui de la mère cherchant par l’acte d’émasculation sur son fils à rompre le cycle de la chair malade chez les hommes de son clan, ainsi que celui de la femme qui permettra au fils de retrouver le désir (avec l’aide du père) par la douleur dans des séquences presque cronenbergiennes. Évidemment, tout ceci est très douloureux, le trio formé par Lee Eun-woo, Jo Jae-hyeon et Seo Yeong-joo-I redoublant d’intensité dramatique et l’ensemble étant essentiellement tragique, mais c’est également très beau et très stimulant. D’autant plus que Moebius semble également marquer par sa forme la fin d’un cycle chez Kim Ki-duk, impression qu’il faudra vérifier avec One on One.

FICHE FILM
 
Réalisateur
Genre
Scénariste
Monteur
Directeur Photo
Nationalité
Synopsis

Un père consumé par le désir et l'infidélité, un fils qui en assume l'héritage, et une mère à bout de nerfs qui plonge la famille dans une tragédie.