Mi Gran Noche (Álex de la Iglesia, 2015)

de le 08/10/2016
 
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Débarquant sur le territoire français dans la discrétion la plus totale, sur Netflix et même pas mis en avant dans les « nouveautés », le nouveau film du génial et très prolifique Álex de la Iglesia s’impose pourtant comme un grand cru de l’auteur ibérique qui poursuit sa déconstruction méthodique des fondations de la société espagnole moderne. Mais toujours avec humour, acidité et tendresse.

mi-gran-noche-1Faire plier l’usine à rêves tout en démontrant son efficacité, c’est ce qui se cache derrière nombre de films d’Álex de la Iglesia, de 800 balles et Un Jour de chance, en passant par Morts de rire ou même Balada Triste. Le bonhomme est un entertainer de premier ordre mais avant tout un véritable auteur engagé, qu’il soit sur un tournage ou en dehors. Sa dernière création en date, Mi Gran Noche, ne déroge pas à la règle. Cette fois, c’est l’industrie du spectacle audiovisuel, et en particulier la télévision, qui passe à la casserole. Mais il ne tombe pas dans la critique facile et la simple saillie un peu vaine. La petite constellation de destins croisés qu’il compose, d’abord franchement bordélique, finit par s’imposer comme une analyse lucide et tendre, mais également étonnamment fine, de la complexité des rapports humains exacerbés dans un vase clos. Il vient faire se confronter paillettes et chaos pour mieux distiller son propos et permettre à chaque personnage, et chaque micro-intrigue, d’exister en tant que symbole. Ou quand la satire dépasse allègrement son cadre pour atteindre une universalité.

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Prenant pour cadre le tournage d’une émission de TV célébrant le passage à l’année suivante type le réveillon d’Arthur (mais en moins ringard, c’est tout de même en Espagne), le tout enregistré hors période de fin d’année, Mi Gran Noche aurait pu tomber dans une saillie bien trop spécifique d’un milieu artistique qui tourne lui également en vase clos. Sauf qu’Álex de la Iglesia, porte-parole d’un cinéma à la fois populaire et iconoclaste, sait précisément comment élargir son cadre. Et s’il conserve quelques private jokes ou des gags qui ne parleront qu’au peuple espagnol ou aux proches du pays (qui est au courant des diverses frasques de Melendi ? Qui connait Melendi ?), il s’adresse globalement à tout le monde, y compris à lui-même. Ce qui fait la force de Mi Gran Noche, c’est évidemment son script, que le réalisateur a à nouveau écrit avec son compère de toujours Jorge Guerricaechevarría (leur 11ème long métrage ensemble). Un scénario qui parvient à faire cohabiter une bonne vingtaine de personnages sans qu’aucun ne soit laissé pour compte ou ne serve sérieusement le projet global. Un petit exploit qui entraine nécessairement une sensation de joyeux bordel sans queue ni tête le temps que l’ensemble se mette en place. Cette sensation de chaos général est encore appuyée par la mise en scène d’Álex de la Iglesia, extrêmement énergique et avec une caméra toujours en mouvement, souvent à l’épaule pour suivre des personnages rarement statiques dans un décor bondé.

mi-gran-noche-3Pourtant, quelque chose finit par prendre forme. Une sorte de chronique de tranches de vie dans laquelle tous les sentiments sont exacerbés par univers où le faux règne en maître, et où les coups bas sont légion. On y croise de tout. Un chanteur à la mode queutard et idiot victime de chantage (génial Mario Casas et ses mimiques), un couple de présentateurs en pleine guerre, un agent au bord de la crise de nerfs, une légende de la chanson qui tient plus de Dark Vador (la référence visuelle est d’ailleurs très bien sentie) que de Julio Iglesias, un régisseur blasé, du petit escroc, du fan psychotique, du fils exploité comme un esclave et au destin tragique, une communauté de figurants avec leur propre arc narratif… cela fait énormément d’éléments, chaque personnage représentant finalement un archétype dessiné avec tous les excès qui y sont liés. Et si tout cela semble chaotique, c’est avant tout passionnant car le cheminement narratif parvenant à tous les faire exister au sein d’une intrigue complexe s’impose comme un modèle de maîtrise. Álex de la Iglesia parvient à dompter ce chaos grâce à son éternelle « élégance chaotique » et au respect et à la tendresse qu’il éprouve pour tous ses personnages, des plus abjects aux plus touchants.

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Comment ne pas voir un tendre clin d’œil à son propre couple dans celui formé à l’écran par Pepón Nieto et Blanca Suárez ? Comment ne pas être touché par cette idée comme quoi la chance d’une relation si fusionnelle ne pourra entraîner que des malheurs ? Habile est la finesse du trait pour définir le personnage d’Alphonso, interprété par la légende de la chanson Raphael, immonde figure paternelle mais modèle de sagesse vis-à-vis d’un fils de substitution. Tout aussi intelligent est le traitement politique de son sujet, qui place en arrière-plan la lutte sociale des techniciens de l’audiovisuel, le soutien fanatique de la population (divisée par le caractère « diabolique » d’un producteur véreux) et le chaos, toujours, qui en résulte. Tout en mitraillant allègrement à peu près tous les aspects du show business, en se focalisant sur ses dérives, Álex de la Iglesia prouve une nouvelle fois qu’il n’éprouve pourtant aucun cynisme, trouvant la beauté dans l’abject, avec un film d’abord très drôle et dont les fondations sont de belles et complexes histoires d’amour. Et à l’heure où des blockbusters tièdes squattent les salles de cinéma, qu’un film si riche et stimulant ne trouve même pas sa place est une véritable tragédie.

FICHE FILM
 
Synopsis

Sans emploi, José se retrouve malgré lui dans une situation rocambolesque en jouant les figurants dans une émission de TV spéciale réveillon tournée en plein mois d'août.