Men & Chicken (Anders Thomas Jensen, 2015)

de le 07/09/2015
 
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Anders Thomas Jensen récidive dix années après Adam’s Apples dans l’humour noir caustique et acide, avec une galerie de personnages loufoques et une grande réflexion inattendue sur ce qu’est d’être humain. Si la forme est imparfaite, le fond déstabilisant de Men and Chicken bouscule les conventions et nous apporte un nouveau regard sur autrui, trouvant du bien et du beau là où l’on pensait qu’il n’y en aurait jamais.

Men & Chicken10 ans que le réalisateur danois Anders Thomas Jensen n’était pas retourné derrière la caméra. Il n’avait pas pour autant déserté cette dernière sans raison et pu travailler plus intensément sa carrière de scénariste, signant notamment celui du The Salvation de Kristian Levring et de la prochaine adaptation de La Tour sombre de Stephen King. 10 ans que Jensen avait abandonné son univers aussi drôle qu’inquiétant, après avoir écrit et mit en scène trois comédies à l’humour noir pince-sans-rire typique du cinéma scandinave. C’est à lui que l’on doit donc Flickering Lights en 2003, Les Bouchers verts et Adam’s Apples en 2005, tous les trois partageant le même regard cynique et acide sur la société avec un humour décapant et une bande d’acteurs dont, le désormais mondialement connu, Mads Mikkelsen fait partie. Et ce n’est pas la renommée internationale de ce dernier qui le refroidit à revenir participer à la nouvelle facétie d’Anders Thomas Jensen qu’est Men and Chicken, sorte de voyage initiatique pour deux frères à la parenté trouble et qui vont se découvrir de nouveaux liens familiaux forts mais on ne peut plus déstabilisants pour eux (comme pour le spectateur).

Men & Chicken

Il n’est pas difficile pour ceux qui ne seraient pas habitués à son cinéma de se mettre dans le bain. Après un court prologue qui ne trouvera de sens qu’avec sa suite en épilogue, Anders Thomas Jensen n’y va pas par quatre chemin et nous pose au milieu de l’image, en quelques minutes, un Mads Mikkelsen avec une grosse moustache rousse, sa tête coiffée d’une perruque grisonnante et bouclée proche du rat crevé et des yeux exorbités comme si l’acteur récompensé du Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes était sous psychotropes. On n’avait vu personnage plus inquiétant depuis les Deschiens et c’en est bien l’intention ! Elias, qu’il interprète, est en plein rendez-vous galant avec une femme en fauteuil roulant et les remarques indélicates viennent fuser à son esprit avec un naturel déconcertant. C’est corrosif et efficace. On est un peu coincé dans un univers entre le malsain de Lars Von Trier et les répliques sombres et cinglantes des frères Coen. S’il nous fait rire par sa grossièreté effrontée et sa bêtise formelle, Elias nous est d’emblée antipathique. D’autant que, contrairement à lui, son frère Gabriel (David Dencik) est bouleversé par la mort de leur père. Or, ce dernier leur révèle dans un enregistrement qu’ils sont demi-frères et qu’il n’est pas non plus leur père biologique et donnera ce qu’il faut d’information pour qu’ils puissent retrouver le leur. Voilà le point de départ de Men and Chicken qui va nous emmener loin, très loin… plus loin que l’on aurait pu se l’imaginer.

Men & ChickenSi en France le récit les aurait perdu dans le fin fond de la Creuse, le Danemark lui se charge de les envoyer sur une petite île isolée afin d’accomplir leur quête généalogique. Sur cet îlot émergeant au milieu de nulle part se situe la demeure de leur géniteur, une baraque immense et branlante au bord de la ruine. Pourtant, trois hommes y vivent. Malgré les avertissements des habitants croisés (qui se comptent sur les doigts d’une main), la rencontre avec les deux frères venus de la ville tombe dans une violence totalement burlesque. Le trio de dégénérés qui loge dans la maison abandonnée font penser à des frères Stooges dégénérés de la campagne, bien atteints du cerveau à force de régler systématiquement leurs problèmes à grands coups de gourdin sur la tête. Mais, surprise ! Il s’avère que ces trois hurluberlus ne sont autres que les demi frères de Gabriel et Elias. Le semblant d’ordre qui semblait régner dans le chaos est chamboulé par les nouveaux arrivants. Elias se prête au jeu, mais Gabriel l’intellectuel beaucoup moins. Car jusqu’ici, la relation qu’entretenaient ces deux derniers faisait qu’Elias se reposait sur la maturité de Gabriel, au risque de lui pourrir la vie. Gabriel était prêt à ce sacrifice, mais face au défi de s’occuper de trois dingos supplémentaires, la situation humaine devient rapidement critique.

Men & Chicken

C’est certainement le final qui sauvera le long-métrage d’un gros ventre mou, aboutissement surréaliste, tout en étant conforme à la réflexion de l’histoire. Il serait dangereux d’en révéler plus sur le contenu du film au risque de gâcher la substance de sa surprenante mais logique conclusion. Cependant, il y a une chose d’assez extraordinaire que parvient à accomplir Anders Thomas Jensen avec Men and Chicken. Au-delà de l’humour, il pousse à la limite de la morale sa réflexion sur ce qu’est l’humanité, avec tous les défauts obscurs et la part de lumière qu’elle contient. Avec sa fratrie de cinq capable d’actes gratuits et déviants, le réalisateur réussit à créer de l’empathie envers eux, aussi détestables que certains d’entre eux puissent être. Dans ce contexte particulier où les autres habitants “normaux” se tiennent à distance de ces bêtes curieuses, il remet en question nos valeurs sur ce qui fait de nous des êtres humains doués d’amour et de sentiments, forts mais faillibles, hideux mais beaux à l’intérieur. C’est par les nombreuses erreurs que commettront ses frères, et souvent par altruisme envers un des leurs, que Jensen nous inclut progressivement dans ce petit monde à part, loin des conventions sociales et de la norme commune. C’est certainement ce qui fera la plus grande force de Men and Chicken, de dépasser le premier contact pour aller vers l’autre et que tout le monde a le droit d’accéder au bonheur le plus simple, même si cela nous déstabilise complètement avec une morale finale vertigineusement amorale.

FICHE FILM
 
Synopsis

A la mort de leur père, Elias et Gabriel découvrent qu’ils ont été adoptés et que leur père biologique, Evelio Thanatos, est un généticien qui travaille dans le plus grand secret sur une île mystérieuse. Malgré leur relation houleuse, ils décident de partir ensemble à sa rencontre. Arrivés sur cette île éloignée de la civilisation, ils vont découvrir une fratrie étrange et des origines inquiétantes.
Il devient évident que, décidément, on ne choisit pas sa famille.