Matrix (Andy & Lana Wachowski, 1999)

de le 04/06/2013
 
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Premier jalon de la sainte trilogie des Wachowski, qui en bientôt 15 ans n’a toujours pas trouvé d’équivalent, Matrix premier du nom est sans doute l’un des films les plus discutés, commentés, adorés, détestés, décortiqués de l’ère post-moderne. Véritable date ouvrant le cinéma du XXIème, le deuxième film des Wachowski est un de ces rares tours de force qui ne prendront jamais une seule ride, objet cinéphile déjà plein de sens en autonome et qui contient les germes de ce qui restera comme une des plus fascinantes explorations philosophiques de l’histoire du cinéma. Oublions les « pensum new age », « philosophie de comptoir » et autres « recyclages éhontés », Matrix vole bien au-dessus de tout ça et n’a pas fini de briller.

S’il est aujourd’hui difficile d’aborder Matrix comme une pièce unique, tant il s’inscrit de façon incroyablement cohérente dans une trilogie qui l’est tout autant, il n’en demeure pas moins un jalon essentiel d’une évolution du cinéma hollywoodien, prenant au pied de la lettre la définition du post-modernisme. Les Wachowski font partie de ces grands cinéastes/cinéphiles/geeks qui abordent le cinéma comme un terrain d’exploration, préparant leur voyage grâce aux cartes tracées par leurs aînés. Il est bien trop facile de n’y voir qu’un condensé de culture geek, tant les frères et sœurs se sont totalement réapproprié tout les matériaux qu’ils revisitent ici, dans un tel maelström qu’il s’adresse immédiatement à tous les publics, des plus néophytes aux plus érudits, chacun y trouvant son compte. C’est une grande part de la beauté de Matrix, il n’en existe pas une lecture mais autant que de spectateurs, à tel point que chaque « thèse » – et elles ont fleuri par dizaines de milliers – s’avère défendable. Alors oui, on trouve dans Matrix des réminiscences de Ghost in the Shell, d’Akira, des films de kung-fu, du polar HK, de l’expressionnisme allemand, du film noir et donc des liens avec Dark City sorti à peu de temps d’intervalle (les délais de production éliminant immédiatement la bête idée de plagiat, peut-être est-ce simplement le fait que des auteurs se trouvaient dans le même état de conscience à la même période). On y trouve d’innombrables références littéraires, philosophique ou picturales, clairement énoncées ou simplement logiques. Les Wachowski sont tout simplement des auteurs érudits, dotés d’une intelligence supérieure à la moyenne, et dont la culture alimente l’œuvre propre. Le cinéma se nourrit du cinéma et d’autres formes artistiques, et il n’y a rien de plus sain. Après tout, est-ce que Henry Ford a inventé un substitut à la roue pour faire se mouvoir sa Ford T ?

Matrix 1

La vaste entreprise lancée par les Wachowski avec Matrix est finalement très simple. Et elle s’inscrit dans une vision globale du cinéma, voire de l’humanité. Pour eux, le public est composé d’êtres doués d’intelligence et dont l’absence de cynisme présupposée va créer un conflit au niveau de leur perception. Toute la trilogie, et donc le premier film, va faire s’affronter logique et sensation, soit un conflit permanent entre les deux hémisphères du cerveau. La logique, ainsi que la raison, sont agressés par le récit et les images qui vont rendre l’impossible probable, voire carrément réel. Ainsi, dès la séquence d’ouverture, ils vont jouer avec notre perception pour mieux nous faire avaler l’inverse de leur propos. A l’époque de la sortie de Matrix lui a été reproché son manichéisme. Pourquoi pas, sauf que l’ouverture du film balaye cette notion sans que le spectateur n’ait le temps de remettre en cause ce qui se déroule à l’écran. En jouant sur l’évidence, et le conditionnement du public, le personnage – une femme – tue plusieurs flics et échappe à d’autres personnages en costume. Il s’agit d’un jeu sur les symboles, et tout pousse à croire que cette femme représente le bien tandis que ses poursuivants sont des agresseurs, alors qu’en abordant la séquence avec raison, ces certitudes volent en éclats ((une analyse détaillée de cette séquence est à lire ici)). Nul besoin de préciser que cette manipulation opérée par les Wachowski sur le spectateur, simplement par leur mise en scène, a lieu du début à la fin du film. Matrix regorge ainsi de trésors qui en multiplient les lectures, jusqu’au vertige tant le duo fait preuve d’un talent impossible à prendre en défaut. La subversion parfois louée du film, à raison, n’est donc peut-être pas là où elle semble se situer. Et ce qui ne ressemble finalement qu’à une cheminement du héros campbellien appliqué avec moult détails, pour aboutir sur une œuvre révolutionnaire prônant la libération de l’être face au cloisonnement imposé par la société, va peut-être beaucoup plus loin que ça. La beauté du geste est que le film donne autant de réponses qu’il pose de nouvelles questions, tout en restant limpide car faisant appel aux sens du spectateur et à sa perception du « réel ».

Matrix 2

Deux clés essentielles à la parfaite compréhension de Matrix se situent dans deux auteurs et leurs ouvrages, mentionnés ou vus dans le film, à savoir d’un côté Lewis Caroll (Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir)  et de l’autre Jean Baudrillard (Simulacres et simulation). Des références littéraires essentielles qui questionnent la nature même du « réel » des images et du récit. De Lewis Caroll, ils reprennent à leur compte l’idée qu’un élément impossible est admis comme réalité, construisant ainsi un univers improbable mais traité à travers une pure logique, informatique, ce qui empêche tout questionnement de la part du spectateur. Ce dernier est de toute façon bien trop occupé à accumuler les informations données par l’image et le récit, tout en essayant d’y poser une lecture intelligente. C’est imparable, il est impossible de voir la manipulation alors que tout est clairement énoncé à l’écran. Ce qui rejoint en quelque sorte Baudrillard et ses études sur le simulacre, qui dans la société contemporaine va jusqu’à remplacer la réalité, ou au moins la précéder. La démonstration de cette manipulation par l’écriture des Wachowski, et leur aisance pour détourner le regard du spectateur sans rien lui cacher, élève déjà le film au rang d’œuvre rare, du pur cinéma. Mais s’il n’y avait que ça. Matrix c’est également un modèle de film d’action et de science-fiction qui, tout en questionnant la nature même du comportement humain, construit une aventure enivrante dans un monde modulable à loisir. Une aventure transgenres dont chaque référence ou citation s’inscrit dans une logique narrative précise (créer un simulacre à partir d’une réalité), où chaque séquence d’action dépasse son statut de performance technique pour mieux construire les personnages et développer leur fonction, également très précise. A la fois quête initiatique, romance palpitante, aventure révolutionnaire, pur film d’action qui fait évoluer la forme cinématographique (l’aboutissement définitif du bullet time, dont l’utilisation n’est jamais gratuite mais s’inscrit dans la logique du récit) et grand drame cyberpunk, Matrix marque un tournant majeur dans l’histoire du cinéma, comme une charnière qui le fait entrer dans le XXIème siècle. Et le plus beau dans tout ça, c’est que le film prend une toute autre dimension à la vision de ses suites, qu’il invite inlassablement à la réflexion et à l’étude des œuvres qui le nourrissent, et que chacun vivra l’expérience de façon inédite selon son regard et son background (Matrix est-il un film optimiste ou pessimiste ?.

Pour creuser encore et encore les secrets de Matrix, la lecture de cette étude remarquable est vivement recommandée.

FICHE FILM
 
Synopsis

Programmeur anonyme dans un service administratif le jour, Thomas Anderson devient Neo la nuit venue. Sous ce pseudonyme, il est l'un des pirates les plus recherchés du cyber-espace. A cheval entre deux mondes, Neo est assailli par d'étranges songes et des messages cryptés provenant d'un certain Morpheus. Celui-ci l'exhorte à aller au-delà des apparences et à trouver la réponse à la question qui hante constamment ses pensées : qu'est-ce que la Matrice ? Nul ne le sait, et aucun homme n'est encore parvenu à en percer les defenses. Mais Morpheus est persuadé que Neo est l'Elu, le libérateur mythique de l'humanité annoncé selon la prophétie. Ensemble, ils se lancent dans une lutte sans retour contre la Matrice et ses terribles agents...