Manchester by the Sea (Kenneth Lonergan, 2016)

de le 25/12/2016
 
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Pour son troisième long-métrage, le dramaturge Kenneth Lonergan poursuit sur sa lancée et réalise un drame particulièrement puissant. Manchester by the Sea brille du début à la fin par l’intelligence de son écriture, par ses personnages habilement travaillés et une mise en scène d’une douceur infinie. Un vrai et très grand mélodrame comme Hollywood n’en produit que trop peu.

Manchester by The SeaC’était déjà assez clair avec Tu peux compter sur moi et Margaret, Kenneth Lonergan fait déjà partie de la famille des grands cinéastes. Ceux qui prennent leur temps pour écrire, mettre en scène et peaufiner leur oeuvre dans les moindres détails, ceux qui sont capables de surprendre là où on ne les attend pas. Ceux qui vont déstructurer le mythe du mélodrame pour y trouver une nouvelle forme toute aussi puissante. Et Manchester by the Sea ne déroge pas à cette approche. Précédé d’une réputation plus que flatteuse suite à son triomphe à Sundance, le troisième long-métrage de Kenneth Lonergan s’inscrit d’emblée comme le grand mélodrame de l’année, aux côtés d’Une Vie entre deux océans. Et non pas simplement par la puissance naturelle de son récit, absolument bouleversant, ou par des prestations d’acteurs en état de grâce, mais surtout par une approche originale de sa narration. Comme quoi, il est encore possible de surprendre à travers un genre ultra balisé en 2016.

Manchester by the Sea

Au coeur du film, la famille. Thème ancestral qui n’est pas prêt de disparaitre des écrans. Ici couplé à l’autre grand thème du drame, le deuil. Tout pourrait paraître facile en abordant ainsi une histoire dont les grands thèmes se prêtent à tirer les larmes du spectateur. Sauf que si Manchester by the Sea s’avère bel et bien bouleversant, ce n’est pas tant là où il est attendu. En effet, cette histoire, somme toute assez simple, d’un frère exilé qui revient au pays à la mort de son grand frère, déjoue sans cesse les attentes. Dans son approche du mélodrame très premier degré, et de ce fait très vertueuse. Dans son courage lors du recours à des outils de cinéma classique utilisés des milliers de fois. Dans le ton qu’il parvient à imprimer. Et enfin dans sa foi totale en son acteur principal qui s’impose définitivement comme un pilier capable de porter un film tout seul. Et pas n’importe quel film. Une des grandes forces du film de Kenneth Lonergan tient dans sa narration, et donc dans son montage. Il s’éloigne d’une structure classique qu’il vient dynamiter dans son utilisation brutale du flashback, qui vient apporter du rythme à son récit tout en dévoilant au fil des bobines le passé de son personnage principal. Sans en faire des tonnes, il va d’abord présenter le personnage de Lee via son quotidien maussade, puis via le regard des habitants de Manchester, lieu qu’il a quitté depuis un évènement dont on ne sait rien. Un mystère savaient entretenu, permettant d’apporter toujours plus de matière au personnage, jusqu’à une séquence centrale qui va lever le voile sur ce passé et tout remettre en perspective. Cette construction est tout simplement redoutable. Et la séquence en question est un véritable morceau de bravoure, malgré son apparent classicisme. Kenneth Lonergan déstructure cette scène pour en faire un pivot émotionnel et n’hésite pas à employer l’Adagio en sol mineur d’Albinoni. Un choix courageux dans la mesure où la composition a déjà été entendue à de multiples reprises pour souligner des séquences fortes en émotion et notamment dans le Galipolli de Peter Weir.

Manchester by the SeaLa musique faisant partie intégrante du procédé du mélodrame, cette séquence en devient tétanisante tant elle est émotionnellement puissante. De la même manière, mais sur autre mode opératoire, une rencontre fortuite entre les personnages de Casey Affleck et Michelle Williams, alors que l’ensemble de leur passé commun, et donc l’étendue du drame qui les lie à jamais, est connu, impressionne également. Une séquence extrêmement sobre dans laquelle une multitude de sentiments viennent se télescoper, s’appuyant sur l’impossibilité à communiquer correctement, à faire complètement un deuil ou à faire avancer sa culpabilité. En résulte un grand moment de non-dialogue, dans lequel Casey Affleck apporte toutes les nuances les plus noires possible pour incarner un homme définitivement brisé. Brisé par un drame, mais également par lui-même, se refusant de pouvoir reprendre une vie « normale ». Cette scène est le fruit d’une construction débutant au tout début du film, ce personnage prenant de l’épaisseur jusqu’au dernier plan.

Manchester by the sea

 

Un véritable travail d’orfèvre dans l’écriture, qui va permettre à Kenneth Lonergan d’aborder le thème de la paternité sous un angle assez inédit. Cet homme détruit par une tragédie, qui refuse de s’en libérer, qui ne s’en octroie pas le droit, se refuse également – et logiquement – le droit d’être père. Y compris un père de substitution pour son neveu orphelin. Cette peinture souvent très sombre se montre d’une justesse remarquable mais sans jouer la carte de la surcharge de pathos. La musique est présente, mais sans surenchère. La mise en scène reste à distance convenable. De ce fait, même quand il se frotte aux passages obligés et à certains artifices qui les accompagnent, Manchester by the Sea s’en sort admirablement. A l’image de la séquence d’enterrement. Cela fonctionne grâce à la qualité de l’interprétation, évidemment, et Casey Affleck en tête. Mais un des outils magiques de Kenneth Lonergan est l’humour. A priori pas évident à inclure dans un récit aussi lourd émotionnellement, il en fait pourtant un usage massif, y compris dans des séquences qui ne semblaient pas prêter à sourire. Un humour délicat, parfois un peu bizarre, qui n’est pas sans rappeler celui des frères Coen et qui permet de réduire considérablement la charge émotionnelle de certaines séquences profondément bouleversantes.

Manchester by the seaAvec ses personnages incroyablement riches, même lorsqu’ils traversent le film sous la forme de fantômes comme le brillant Kyle Chandler, Manchester by the Sea est un immense mélodrame qui brille par sa lucidité. Malgré tous les efforts du monde, malgré la meilleure des raisons (prendre en charge son neveu), malgré la vie qui avance, certaines blessures ne pourront jamais se refermer. Manchester by the Sea n’est clairement pas un film porteur d’espoir, mais il s’en dégage tout de même une certaine foi en l’être humain. Cette petite aventure entre Casey Affleck, tout bonnement magistral de bout en bout, et l’impressionnant Lucas Hedges dans un rôle d’adolescent pas évident tant il comporte des nuances complexes, par son écriture et ses choix radicaux pour briser le ton et la narration, s’impose comme un immense mélodrame sans sen donner l’air.

FICHE FILM
 
Synopsis

Manchester by the Sea raconte l’histoire de la famille Chandler, famille de classe ouvrière du Massachusetts. Après la mort subite de Joe son frère ainé, Lee devient le tuteur légal de son neveu. Lee doit faire face à un passé tragique qui l’a séparé de sa femme Randi ainsi que de la communauté où il est né et a été élevé.