Maléfique (Robert Stromberg, 2014)

de le 27/05/2014
 
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Trigger warning : cette critique aborde le film Maléfique en analysant ses métaphores et ses interprétations possibles, notamment celle du viol.

Note : cette critique contient de nombreux spoilers majeurs sur l’histoire de Maléfique. il est déconseillé de la lire aux personnes désirant se préserver et n’ayant pas encore vu le film.

Avec un projet de studios comme Maléfique, on s’attendait logiquement à un produit dans l’air du temps, formaté, peu ambitieux et artistiquement pauvre. Mais si le film répond soigneusement à ses nombreux impératifs industriels, il surprend néanmoins là où on ne l’attendait pas, sur son histoire. Disney a peut-être produit le premier conte pour enfants à 200 Millions de dollars qui soit une métaphore du viol.

Malefique 1Disney a changé d’orientation ces dernières années à pas de loup. Tout en absorbant les franchises les plus lucratives (Marvel, Star Wars, Indiana Jones), le studio a délaissé les films d’animation traditionnels pour mieux privilégier le cinéma live. Ainsi, une nouvelle formule a été testée en 2010 avec le calamiteux Alice au pays des merveilles de Tim Burton, avec a la clé plus d’un milliard de dollars de recettes. Maléfique marche donc dans ses pas, en ré-adaptant le récit de La Belle au Bois Dormant.

Disney's "Maleficent" Dragon Ph: Film Frame ©Disney 2014

Le film est le résultat d’années de développement, ayant passé de mains en mains et changeant son scénario et son sens selon le scénariste. Ainsi le premier traitement serait venu de Brad Bird, avant de passer par des anciens scénaristes Disney, puis la collaboration de plusieurs script-doctors dont Paul Dini (connu pour ses superbes adaptations animées de l’univers DC comics à la télévision) avant de terminer officiellement sa course dans les mains de Linda Woolverton dont les faits d’armes sont La Belle et la Bête, le Roi Lion et le Alice au pays des merveilles version Burton. Tout cela en étant tiré du film d’animation de 1959 auquel il reprend beaucoup d’éléments, lui-même tiré du conte des frères Grimm au XIXème , lui-même adapté du conte de Charles Perrault au XVIIème, lui-même tiré de la tradition orale populaire.

MALEFICENTL’histoire, on la connaît : une sorcière jette une malédiction sur une princesse, qui se piquera le doigt sur un fuseau et sera plongée dans un sommeil éternel jusqu’à être réveillée par le baiser d’un prince charmant. Disney avait adapté a sa manière le récit avec un chef d’œuvre de l’animation qui fait encore référence aujourd’hui. Le propos était plutôt facile à comprendre : la jeune fille faisant couler son sang comme signe des premières menstruations montrait les étapes de la vie d’une femme, avec naissance (la princesse bébé), enfance, adolescence (premier sang), âge adulte (le réveil par le prince comme symbole du passage à la sexualité), puis en contrepoint la vieillesse (la vieille sorcière, amère, sans enfants et jalouse de la jeune princesse). Au-delà de ce récit initiatique, le conte avait une valeur morale très conservatrice. La princesse devait « dormir » pendant 100 ans avant d’être réveillée par le baiser du prince. Autrement dit, la petite fille qui devient féconde doit se préserver du monde des hommes pendant une éternité avant qu’il ne devienne acceptable qu’elle soit sexualisée. Il y avait donc un sous-texte patriarcal dans les racines du récit, où les femmes se maudissent les unes les autres générations après générations, et les hommes décident de qui a le droit de vivre, de mourir et de quand coucher. Symbolisant parfaitement la logique d’un violeur, le prince charmant embrasse la princesse -qui dort et par conséquent ne peut donner son consentement- sous prétexte de la « sauver » de sa malédiction. Et pour ce qui est de la méchante, c’est la caricature de la femme hystérique, agissant sans motif véritable ou valable, répandant le mal gratuitement. Chez Disney, elle allait jusqu’à se transformer en dragon, qui mythologiquement, est relié à l’image de la bête de l’enfer, le chien du Diable en personne. Voilà l’image de la femme véhiculée par le conte. Un monstre à occire ou une poupée gonflable à disposition. L’un ou l’autre.

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Le film Maléfique prend conscience de ce sous-texte et tente de renverser le sens de son conte en adoptant le point de vue de l’antagoniste de l’histoire. Ainsi le film va raconter la vie de la sorcière, ou plutôt la fée à cornes, de son enfance jusqu’à la fin de La Belle au Bois Dormant. Sans aller jusqu’à raconter toute l’histoire dans ses moindres détails, il faut expliquer les ajouts les plus frappants du film, et comment ils modifient le sens du conte.

Maléfique, fée ailée, grandit dans un Eden paradisiaque peuplé de myriades de créatures issue des mythologies nordiques. Elle se lie d’amitié, puis tombe amoureuse de Stefan, un garçon humain qui cache une part sombre. Lorsque le monde des fées entre en guerre avec le monde des hommes, Stefan trahit sa bien-aimée et planifie son meurtre pour obtenir la succession au trône.

Il lui fait boire un breuvage qui l’endort et s’apprête à lui planter son couteau dans le dos, mais y renonce. Il trouve alors une idée : il coupe les ailes de Maléfique, lui permettant d’apporter la preuve de la mort de la fée au Roi tout en lui permettant de la garder en vie. Tandis que Stefan devient Roi, Maléfique se réveille. Lors d’une scène assez naturaliste et terrifiante, elle réalise la trahison et la douleur, en tremblements, cris et pleurs. La réalisation ne laisse de place qu’à une seule interprétation possible : l’héroïne vient d’être droguée et violée.

MaleficentIl y a ici une notion de viol correctif : on lui coupe littéralement les ailes pour qu’elle marche droit. Un homme a décidé à sa place ce qui était le mieux pour elle, de la priver de sa liberté et l’a abusé physiquement, l’a blessée gravement et a trahit sa confiance.

Le second acte du film prend la forme d’un rape and revenge où Maléfique se replie sur elle-même et emporte son monde dans les ténèbres. Elle se venge de Stefan en jetant une malédiction sur la princesse Aurore qui vient de naître, lui promettant un sommeil éternel après s’être piqué au fuseau le jour de son 16ème anniversaire. Aurore est prise sous l’aile de trois fées afin de la protéger de tout fuseau au monde jusqu’à ce que la malédiction soit levée et est ainsi élevée au fin fond des bois. Stefan prépare sa vengeance contre Maléfique tandis que cette dernière se trouve un sous-fifre en la personne de Duvial, un corbeau à qui elle donne la forme d’un homme gothique et efféminé au torse apparent et en pantalon en cuir, revêtant une imagerie ouvertement gay ou queer.

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Bref, les années passent et les trois fées se montrent totalement dénuées de tout instinct maternel, mettant l’enfant en danger mortel à tout moment. Pour être sûre que sa vengeance s’accomplisse comme elle le souhaite, Maléfique est donc obligée de veiller sur Aurore en cachette pour la maintenir en vie jusqu’au jour où elle se piquera. Grandissant dans la forêt des Landes, Aurore s’épanouit dans la Nature et à l’adolescence, elle se lie d’amitié à Maléfique qu’elle reconnaît comme la « Marraine » qui l’a protégée toute sa vie. Maléfique s’étant adoucie au contact de la jeune fille (jouée par Elle Fanning, totalement transparente), elle finit par éprouver de l’amour à nouveau et tente que coûte de la convaincre de vivre avec elle, loin du monde des hommes. Aurore croise par hasard un Prince charmant simplet d’esprit et peu de temps après fini par retrouver le château de son père qui lui est étranger, et termine fatalement par se piquer sur un fuseau. Pendant que la princesse est plongée dans son sommeil éternel, Maléfique manipule le Prince charmant comme un accessoire et l’amène devant Aurore pour qu’il la réveille du fameux baiser. Celui-ci refuse (« on n’embrasse pas quelqu’un qui dort »), mais se voit forcé de l’embrasser. Rien ne se passe. Maléfique, désespérée, pleure la perte de son nouvel amour condamné, et embrasse le front d’Aurore d’un baiser chaste, celui d’une mère qui pleure la mort de son enfant. Aurore se réveille bien entendu grâce à ce baiser sincère. Libérée de la malédiction, c’est Maléfique qui assure désormais le rôle du Prince Charmant en devant délivrer Aurore de l’emprise du château de son père, aidée par son corbeau transformé en dragon féroce. Notons que le château est celui du logo Disney, celui qui sert d’image de marque pour ses parcs d’attraction et pour le studio à l’amorce de chaque film et qui abrite d’après ce même studio les pires raclures de l’humanité. Maléfique se voit alors confrontée aux hordes de soldats du château en plus de Stefan, qui s’est construit une armure massive pour combattre la fée. Aurore tombe alors sur une cage en verre renfermant les ailes de Maléfique. Elle casse la cage, et les ailes, dotées de leur propre vie, foncent sur le dos de Maléfique qui reprend son pouvoir, sa liberté et l’ascendant dans le combat. Elle détruit les armées ennemies et finit par tuer Stefan, toute-puissante et vengée.

Aurore et Maléfique rejoignent le monde des Landes, débarrassé du voile des ténèbres et des hommes et vivent ensemble, dans l’amour, avec toute la flore et la faune du pays féerique. Au dernier moment, elles sont inexplicablement rejointes par le Prince charmant à qui la narration en voix-off promet une longue vie et descendance auprès de la princesse. Maléfique, quand a elle, s’envole dans les airs, triomphante, comme Superman. Fin du film. Début d’une inquiétante remise en question.

MALEFICENTMaléfique est le produit manifeste de dizaines d’auteurs aux visions divergentes. On passe d’un récit d’heroic-fantasy violent à un conte innocent en passant par des phases d’humour embarrassantes et des couches de lecture contradictoires.

Le véritable problème du film, ce n’est pas l’aspect film de studio formaté, auquel on s’attend de toute manière. Le vrai problème, c’est les interprétations possibles qu’il laisse au spectateur. Si le film avait eu comme but affiché de traiter le sujet du viol et de ses conséquences par le biais du conte, en laissant toute sa place au récit initiatique de la victime de l’agression et de sa manière d’y survivre, de surmonter l’épreuve, on aurait pu défendre le projet et féliciter Disney d’avoir le courage d’aborder un sujet difficile avec un angle acceptable. Renverser un conte misogyne pour en faire un récit qui diabolise la culture du viol et le patriarcat tout en donnant à une héroïne une force indépendante et intelligente, sur le papier, c’est une très bonne idée et ça a le mérite de présenter un modèle divergent aux enfants.

Mais il ne s’agit pas d’un film d’auteur porté par une vision féministe. C’est un produit industriel qui a pour but de mettre en valeur des égéries cosmétiques aux intérêts économiques convergents. C’est ça, Maléfique. Et l’industrie est aveugle d’un point de vue idéologique. Elle ne fait que répondre à une attente qu’elle a produite. Il y a donc deux films dans Maléfique : celui du produit formaté et celui du sous-texte. La forme et le fond.

Disney's MALEFICENT Maleficent (Angelina Jolie) Ph: Film Frame ©Disney 2014

Le premier n’a pas grand intérêt.

Formellement, le film se démarque par la patte de son réalisateur, dont c’est pourtant le tout premier film. Robert Stromberg étant le production designer d’Avatar, Alice au Pays des merveilles et Le Magicien d’Oz version Sam Raimi. Il explore ici son empreinte graphique en surpeuplant son univers par des dizaines de créations qu’on apercevra que quelques secondes. La direction artistique déborde d’idées et de chimères et on sent que le lourd budget du film a été employé a mettre le paquet sur les effets spéciaux, qui pour la plupart fonctionnent, même si ils manquent cruellement d’une mise-en-scène maîtrisée dans les scènes d’action et particulièrement leur découpage parfois incohérent. L’humour est vaseux, le rythme très mal géré et les arcs narratifs sont déséquilibrés pour mettre en valeur Angelina Jolie, ce qui est assez logique puisqu’elle produit le film à sa propre gloire. On s’ennuie ferme à suivre Maléfique qui passe la moitié des 2h de métrage à attendre que les choses se passent ou à les arranger d’un claquement de doigts, ses pouvoirs étant quasi-omnipotents. Ce film-là, artistiquement, n’a de mérite que pour ses idées de créatures et de compositions d’images de synthèse, et rien d’autre.

Le deuxième prête à débat.

Au niveau du fond, ce que dit le film est si contradictoire qu’on est dubitatifs devant le résultat. Lorsque le film se noie dans ses clichés lourdauds, on sait qu’on à affaire à la même équipe qui a fait d’Alice au pays des merveilles en 2010 une hideuse critique de l’imaginaire pour mieux faire l’apologie du capitalisme sauvage. Mais pourtant, au milieu des CGI parfois maladroits, des gags patauds, des punchlines et du casting cabotin, entre les lignes, il y a cette métaphore du viol. Voilà une femme qui a été victime, qui passe par les étapes du deuil pour surmonter ce qui lui est arrivé, et finit par retrouver l’amour avec une jeune fille qui veut vivre seule avec elle. Cela est factuel.

MALEFICENTMais poussons l’exégèse dans ses derniers retranchements : et si Maléfique racontait l’histoire d’une prise de pouvoir par une icône symbolisant la puissance mythologique de l’image de la femme, libérée de tout diktat patriarcal et des hommes en général ? Peut-être. Peut-être qu’à un certain degré, le film raconte une véritable histoire d’amour lesbienne entre deux femmes, l’une traumatisée par l’expérience d’un viol par un homme et l’autre qui découvre sa sexualité. Peut-être qu’à un autre degré, il est question d’une femme symbolisant la Nature qui découvre son instinct maternel au contact d’une fille pure qui n’a pas été contaminée par la société des hommes et qui retrouve un sens à sa vie par un lien exclusivement féminin. Peut-être même que toutes ces lectures et d’autres encore sont possibles et se mélangent, se rendant disponibles au regard du spectateur qui choisit consciemment ou non ce qu’il interprète à l’écran. Mais quand bien même tout cela serait possible, et aidé par des éléments narratifs objectifs comme le fait que tous les hommes du film sans exception sont lâches ou méchants ou stupides ou virilistes ou un peu de tout cela à la fois, il faut quand même contextualiser et tempérer ce qu’on voit au final : le prince charmant revient et c’est lui qui va vivre avec Aurore dans le conformisme d’une vision hétéronormée, alors qu’il a été démontré vingt minutes avant qu’il n’y avait pas d’amour sincère véritable entre eux deux ! Ce qui appelle à une lecture d’autant plus terrifiante : est-ce qu’on assiste à un cycle de violence masculine destiné à se répéter ? La question reste en suspens.

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Le fait qu’un aussi gros projet contienne des éléments potentiellement féministes est probablement une avancée en soi par rapport au classique Disney qui n’en a jamais eu aucun. Peut-on qualifier le film de féministe ? Ce n’est pas notre rôle de dire s’il l’est ou pas. Mais il ouvre au moins des pistes de réflexions sur ce qu’est l’industrie hollywoodienne actuelle, qui ne peut plus traiter ses princesses et ses contes comme avant, la preuve que le monde et les mentalités évoluent, et les films avec eux.

Dans les faits, le film d’animation de 1959 reste un chef d’œuvre de mise-en-scène mais dont il faut remettre en question le sens tout comme Maléfique est un film très mal réalisé mais dont il faut se demander ce qu’il transmet et ce qu’il en restera.

Peut-être qu’on ne retiendra que le premier degré, juste un objet de divertissement dont le sous-texte sombre ne transparaîtra qu’à travers la reprise glauque, lente et dépressive de Once upon a dream par Lana Del Rey. Mais s’il y a un enfant, un seul, garçon ou fille, qui voit le film, lit entre les lignes et se dit « ça, ça n’est pas normal, ça ne doit pas arriver », alors c’est déjà un pas dans la bonne direction.

FICHE FILM
 
Synopsis

Maléfique est une belle jeune femme au coeur pur qui mène une vie idyllique au sein d’une paisible forêt dans un royaume où règnent le bonheur et l’harmonie. Un jour, une armée d’envahisseurs menace les frontières du pays et Maléfique, n’écoutant que son courage, s’élève en féroce protectrice de cette terre. Dans cette lutte acharnée, une personne en qui elle avait foi va la trahir, déclenchant en elle une souffrance à nulle autre pareille qui va petit à petit transformer son coeur pur en un coeur de pierre. Bien décidée à se venger, elle s’engage dans une bataille épique avec le successeur du roi, jetant une terrible malédiction sur sa fille qui vient de naître, Aurore. Mais lorsque l’enfant grandit, Maléfique se rend compte que la petite princesse détient la clé de la paix du royaume, et peut-être aussi celle de sa propre rédemption…