Mademoiselle (Park Chan-wook, 2016)

de le 07/11/2016
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Retour en Corée, au moins en partie, pour Park Chan-wook après une expérience américaine plus que réussie avec Stoker. Et retour flamboyant avec Mademoiselle, conte obscur et sensuel, objet de cinéma d’une élégance remarquable qui s’inscrit dans la droite lignée des thrillers manipulateurs du réalisateur d’Old Boy, dont la maîtrise et la liberté créatrice s’affirment film après film.

mademoiselle-1Il y a en ce moment en Corée une importante vague de films situant leur intrigue sous l’occupation japonaise du pays. Une période trouble, synonyme d’une perte d’identité, servant de décor idéal pour un thriller jouant sur les faux semblants et la volonté de manipulation. C’est le cadre choisi par Park Chan-wook pour transposer, avec Jeong Seo-kyeong (déjà sa co-scénariste sur Lady Vengeance, Je suis un cyborg et Thirst), l’intrigue du roman Du bout des doigts (Fingersmith) de Sarah Waters qui se situait pour sa part dans l’Angleterre victorienne. Et si Mademoiselle est, il est vrai, ponctué de scènes de sexe plus ou moins explicites, il ne faudrait pas réduire cet exercice narratif virtuose à un simple film « érotique », ce qu’il peut être par bribes. Il s’agit en effet avant toute chose d’un incroyable thriller, un labyrinthe pervers et manipulateur qui prend un malin plaisir à balader ses personnages et le spectateur. Du pur Park Chan-wook donc, avec ce que cela implique de lyrisme, de majesté et de cruauté psychologique et graphique.

mademoiselle-2

Mademoiselle est un doux poison. Du genre à rester sur la ligne entre le plaisir et la douleur, dont les effets parcourent le réseau sanguin pendant un certain temps. Substance cinématographique parfois repoussante, mais surtout hypnotisante. Avec près de 2h30 au compteur, Park Chan-wook livre volontiers son œuvre la plus imposante, la plus intimidante également car probablement une des plus riches avec Thirst, dont il est parfois extrêmement proche. Et si son film impressionne par sa plastique, sommet de sophistication, c’est par son contenu qu’il fascine et ouvre mille portes. Mademoiselle est un film d’oppositions et de rapports de force, voire de dominations. L’essence de cette domination, il la puise dans son background d’un peuple de Corée occupée par l’envahisseur japonais. Elle se propage dans toutes les relations entre les personnages. Hideko sur sa servante bien sur, de façon centrale, mais également le Conte sur Hideko ET la servante, ou Kouzuki sur les femmes qui traversent sa vie. Mais – et la symbolique est forte en gardant en tête l’occupation japonaise – un des tours de force du film sera d’opérer de façon tout à fait naturelle, malgré l’effet de surprise parfois, une succession de basculements plus ou moins violents dans les rapports de force. Avec au cœur la recherche d’un équilibre, d’une égalité, mue par un amour fou. Une fascination réciproque, une passion, menant vers cette étreinte finale aussi belle que libératrice.

mademoiselle-3Et si le récit dans son ensemble peut sembler relativement léger, car il ne s’agit au fond « que » d’une histoire d’amour déconstruite selon la structure d’un thriller voire d’un film d’arnaque, il est bien difficile de ne pas y voir une pièce d’orfèvrerie. En effet, la structure générale en trois actes est d’une efficacité redoutable dans son alternance des points de vue. Une figure de style chère au réalisateur d’Old Boy qui prend un malin plaisir à réécrire son histoire, en disciple appliqué d’Akira Kurosawa. C’est pourtant dans ce mouvement qu’il fait sa plus remarquable erreur. Et notamment lors d’une scène de sexe entre les deux personnages principaux, qu’il va filmer avec pudeur et inventivité lors du premier acte, mais de façon beaucoup plus frontale lorsqu’elle revient sous un angle différent. Il perd alors de sa superbe et de son élégance, montrant ce qu’il s’efforçait de suggérer par un habile travail de metteur en scène, et tombant quelque peu de la graveleux. Une faute de goût, relativement justifiable par une certaine tombée des masques, mais qui à l’écran peine à convaincre tant la séquence détonne avec la sophistication du reste du film.

mademoiselle-4

Un aveu de faiblesse de quelques minutes sur 2h30 de film, c’est peu mais suffisant pour passer à côté de la perfection. Cela étant, Mademoiselle demeure pour 99% de son temps une œuvre d’une élégance devenue rare. Mais mieux encore, une œuvre qui témoigne d’une approche de la mise en scène complexe, chaque plan, chaque mouvement, chaque raccord s’imposant au service de son histoire. La majesté de ces plans fixes qui soulignent une vision illusoire, une « mise en scène » dans le récit. Le recours ponctuel à une caméra à l’épaule pour mieux traduire un malaise ou une grain de sable dans la mécanique de l’arnaque. Ces travelings pour surligner une évolution majeure dans les rapports entre les personnages et le récit. Ou ces mouvements d’une ampleur romanesque qui viennent apporter une sorte de souffle à l’histoire. C’est du grand art, à ce niveau de maîtrise et sans la volonté d’en mettre plein la vue. Simplement pour apporter une strate supplémentaire à la narration qui se retrouve à la fois très littéraire (les dialogues sont prépondérants dans la progression narrative) et cinématographique (l’image faisant également progresser la dramaturgie). Park Chan-wook parvient à mêler habilement ses grands élans romanesques à une approche très intimiste, ne réfute pas son héritage sordide à travers des séquences extrêmement glauques (la folie de la séquence de la cave) et joue volontiers avec des sentiments exacerbés et des émotions contradictoires. De façon à malmener autant ses personnages que ses spectateurs.

mademoiselle-5Dans cet univers, il dresse un portrait peu reluisant des hommes qui s’adonnent à leurs plus bas instincts, entre cupidité et perversion psychotique, tandis qu’il offre aux femmes une vision très romantique, leurs actes n’étant dictés que par leur passion. Mademoiselle brise également la frontière entre les classes, entre les cultures, et dresse comme ses aïeux le constat d’une bourgeoisie décadente se lovant dans des divertissements extrêmes et amoraux. Et ce pour mieux illustrer sa faiblesse, son renoncement, son absence de désir d’évolution. Mademoiselle ne manque pas de richesse et regorge de trésors. Park Chan-wook signe à la fois un thriller et une romance, un film à la fois beau et cruel, une œuvre vénéneuse et entêtante dans laquelle brillent deux diamants : Kim Min-hee et Kim Tae-ri qui parviennent à donner de la matière à cette passion dévorante, grâce à un talent sublimé par la mise en scène de Park Chan-wook.

FICHE FILM
 
Synopsis

Corée. Années 1930, pendant la colonisation japonaise. Une jeune femme (Sookee) est engagée comme servante d’une riche japonaise (Hideko), vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, ils ont d’autres plans pour Hideko…