Made in France (Nicolas Boukhrief, 2015)

de le 23/02/2016
 
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Tragiquement rattrapé, à deux reprises, par l’actualité, le sixième long métrage de Nicolas Boukhrief aura finalement été sacrifié à une sortie en « e-cinéma ». En perdant ainsi la puissance et l’universalité du grand écran, cet objet filmique qualifié de sulfureux dès les premières étapes de sa production n’aura jamais eu le destin qu’il méritait. Car au-delà de son sujet, en prise directe sur les angoisses, malheureusement concrétisées depuis, de notre quotidien, Made in France est un pur polar sec et tendu comme l’hexagone a oublié d’en produire depuis trop longtemps.

Made in France 1On ne va pas refaire l’historique de la production de Made in France. 80% des papiers consacrés au films s’en sont chargés, en omettant soigneusement le cœur du sujet : le cinéma. Provoquant la frilosité des financiers, du CNC, lâché par un distributeur majeur, récupéré par un autre bien plus courageux mais qui aura subi les foudres de l’actualité, le film de Nicolas Boukhrief n’est pas né sous une bonne étoile. C’est même un véritable cas d’école. Ou comment l’actualité a fini par rattraper la fiction pour sceller le destin d’une œuvre. A la vision de Made in France, il y a tout d’abord une évidence. Son caractère terriblement visionnaire. Même si le film se situe à mille lieues d’un cinéma vérité, ou à caractère documentaire, les recherches faites par l’équipe suite notamment aux actes de Mohammed Merah auront abouti à une intrigue logique, comme l’auront ensuite prouvé les évènements terroristes de janvier et novembre 2015. Et ce même si les évènements ont eu lieu avant la sortie du film. Il ne faut pourtant pas y voir une tentative d’analyse du comportement de terroristes djihadistes, les personnages étant exclusivement des personnages de cinéma, finalement assez éloignés d’une réalité. Notamment dans leur comportement et leurs motivations.

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Il est donc essentiel, au moment d’aborder Made in France et malgré la difficulté viscérale que cela représente compte tenu de la proximité du drame, de prendre le recul nécessaire pour faire la part des choses. A l’image de Cortex, du Convoyeur ou de Gardiens de l’ordre, Made in France est un thriller d’infiltration. Toujours des personnages projetés, par choix ou malgré eux, dans un univers hostile et dans lequel ils vont se fondre jusqu’à approcher ou franchir la ligne jaune. On retrouve cette obsession de l’auteur y compris dans des films sur lesquels il a pu collaborer en temps que scénariste uniquement, qu’il s’agisse de Silent Hill, Assassin(s) ou même L’italien. Avec son journaliste infiltrant une probable cellule terroriste, Made in France perpétue cette étude. Avec ses personnages à la caractérisation limitée au maximum pour se concentrer sur leurs actes présents, sans s’appesantir sur des notions sociales ou morales sans grand intérêt, le film évite soigneusement les écueils d’un quelconque film à thèse pour se concentrer sur sa volonté de livrer une noble série B entre thriller et action, tout en gardant bien entendu un œil sur le monde réel, évitant ainsi un autre écueil : celui du vain exercice de style vide et inconséquent. La démarche n’est pas sans rappeler celle d’un certain John Carpenter, dans la mesure où au moment de sa conception, et tout en gardant un ancrage social contemporain fort, Made in France tenait presque de la science-fiction. Le décalage induit par la composition très marquée électro de Rob prend ainsi tout son sens, entre anticipation et hommage direct au maître de l’horreur.

Made in France 3Par des choix de cadres étouffants, une mise en scène nerveuse et un découpage au cordeau, Nicolas Boukhrief impose à son film un climat anxiogène très fort. Et ceci couplé à un mode de narration qui ne cède jamais à une quelconque forme d’hystérie, préférant prolonger le sentiment d’apocalypse à venir sans hâte, mais inexorablement. Une approche audacieuse dans un cinéma qui a tendance à confondre vitesse et précipitation, refusant généralement de prendre son temps pour bâtir une ambiance et donc une identité forte. Il s’agit clairement d’une proposition de cinéma puissante et hors du système, y compris des modes. Ce qui le rend d’autant plus important. Un cinéma de genre non calibré et qui vise juste, même s’il s’égare parfois. A l’image d’un final à double tranchant, à la fois libérateur afin de respirer enfin, et presque maladroit de par son optimisme. Mais là encore, il s’agit d’un élément bien précis qui souffre de son rapport à un réel bien plus noir.

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Bâti sur une galerie d’archétypes assez fascinants, autant par leur nature que par leur évolution, Made in France développe une tension parfois à la limite du soutenable, témoin d’une gestion du suspense remarquable. Soit une belle maîtrise dans la gestion de la durée des plans et des scènes. Mais également dans l’incursion soudaine d’une violence sourde et imparable, également débarrassée de tout encombrement moral. Le film ne cherche pas à expliquer, à donner des leçons, et encore mins à humaniser des monstres. Il parvient toutefois à capter de façon très lucide une forme de détresse et de colère chez la jeunesse, et le fait sans la moindre barrière sociale. Il dresse le portraits d’êtres faibles dont chaque acte est le fruit d’une frustration constante, et ce qu’il s’agisse d’une jeunesse bourgeoise confrontée à d’absurdes obligations d’un rang social ou d’une autre devant faire face à un quotidien impossible à gérer sereinement. Pour toucher si juste, Nicolas Boukhrief peut être fier de la qualité redoutable de ses dialogues et d’une direction d’acteurs tout simplement géniale. L’ensemble du cast, exception faite du décevant miscast de Franck Gastambide en policier, est impressionnant de naturel, comme très rarement au cinéma en France. Malik Zidi, Dimitri Storoge, François Civil, Nassim Si Ahmed et Ahmed Dramé sont exceptionnels dans des rôles finalement très simples, mais dont l’évolution permanente joue sur une multitude de nuances.

Made in France 5Souffrant à son niveau du « syndrome John Carter », celui d’un cinéma prophétique ne pouvant rencontrer son public car lui étant présenté beaucoup trop tard, Made in France est de la race des grands thrillers. Car il représente à la fois un idéal de série B coup de poing, radical, tendu, violent et anxiogène, et qu’il s’inscrit dans une réflexion pleine de lucidité par rapport au monde réel. Dommage qu’il n’hérite de recommandations de toutes parts que pour son sujet et le contexte dans lequel sa sortie a été mise à mal, car le film de Nicolas Boukhrief vaut bien mieux que ça. C’est d’autant plus triste que sorti dans d’autres circonstances, il est évident qu’il n’aurait bénéficié d’aucun support bienfaisant, à l’image de chaque proposition d’un cinéma de genre français sortant des sentiers battus. Ceci étant dit, Made in France existe, est visible, et c’est déjà une chance.

FICHE FILM
 
Synopsis

Sam, journaliste indépendant, profite de sa culture musulmane pour infiltrer les milieux intégristes de la banlieue parisienne. Il se rapproche d’un groupe de quatre jeunes qui ont reçu pour mission de créer une cellule djihadiste et semer le chaos au cœur de Paris.