Lucy (Luc Besson, 2014)

de le 09/08/2014
 
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Lucy, il y a des soirs comme ça où tout s’écroule autour de vous… véritable carton au box-office US, mais également carton critique, Lucy est un projet majeur pour Luc Besson. Le big bang, les premiers hommes, des dinosaures, un deus ex-machina, des asiatiques, des flics et Scarlett Johansson, nouvelle icône du cinéma d’auteur. Quelques ingrédients parmi d’autres de ce drôle de film où la liberté et une certaine forme de génie côtoient la bêtise la plus grasse. Un film qui aurait pu marquer la véritable renaissance de celui qui fut un si grand réalisateur, mais qui l’enterre encore un peu plus.

Lucy 1Fut un temps où Luc Besson prenait son temps pour peaufiner ses films et en faire les portes-drapeaux d’un cinéma de genre français brillant, sans aucun complexe vis-à-vis de ses concurrents d’outre-atlantique. Ce temps est aujourd’hui bien révolu. Avec trois films sortis en trois ans, les choses ont clairement changé et si les films de Luc Besson ont retrouvé une certaine ambition (le biopic façon fresque de The Lady, la comédie de gangsters Malavita et Lucy, objet cinématographique qui échappe à toute catégorie), ils auraient tous gagné à un travail de pré-production bien plus élaboré. Et notamment l’intervention de véritables scénaristes. Sauf que Luc Besson, il écrit, il réalise et il produit, donc personne n’est là pour lui montrer qu’il fait n’importe quoi. Cette impression de voir un artiste incapable de cadrer ses idées, de magnifier celles qui sont excellentes et d’éliminer les inepties, trouve son apogée dans Lucy. Seul maître à bord, Besson ne s’impose aucune limite et va droit dans le mur.

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La réussite des grands cinéastes tient dans leur capacité à faire croire en l’incroyable. Les kaijus de Pacific Rim, les na’vis d’Avatar, un lapin animé dans un monde réel dans Qui veut la peau de Roger Rabbit, etc. Donc à priori, si le traitement avait été à la hauteur, il n’y aurait pas eu de problème à croire à une exploitation de cette théorie complètement fausse selon laquelle l’être humain n’exploite que 10% des capacités de son cerveau et à cette histoire d’étudiante qui va réussir à atteindre les 100% après absorption massive d’une drogue du futur. Luc Besson redouble pourtant d’efforts pour que le spectateur détourne le regard de cette note d’intention saugrenue, sauf que ça ne prend pas. Jamais. A peu près chaque scène de la petite heure et demi que dure Lucy est une nouvelle occasion de se pencher sur le caractère ouvertement grotesque des évènements qui composent le film. Et c’est un énorme problème quand il s’agit de pondre un film de science-fiction, dont la réussite ne repose que sur la foi du public en ce que lui propose l’auteur. Mais paradoxalement, il y a quelque chose de fascinant dans cet immense n’importe quoi. Car le fait que Luc Besson ne se pose aucune limite lui permet d’aller très loin.

Lucy 3Il y a dans Lucy des images sidérantes de beauté, notamment lors d’un dernier acte qui ressemble à un trip sous substances hallucinogènes. Il y a ce vrai talent pour la mise en scène qui n’a rien perdu de sa force. Il y a Scarlett Johansson qui se livre complètement, comme si convaincue qu’elle jouait dans un film très important. Il y a des fulgurances graphiques totalement inattendues. Mais malheureusement, tout ce qui pourrait être sauvé, voire célébré, dans ce film finit écrasé par la bêtise de l’ensemble et son caractère finalement très impersonnel. Car la fameuse note d’intention du réalisateur (le début c’est Léon, le milieu c’est Inception, la fin c’est 2001 l’odyssée de l’espace) n’était qu’une mise en bouche. En effet, Lucy est en réalité une sorte de maxi best-of indigeste de toute une tripotée de grands films de SF, d’œuvres métaphysiques ou de petits objets de culte. Pour au final ressembler bien plus à Limitless qu’à ses modèles prestigieux.

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Ceci dit, il y a en effet un peu des films cités ci-dessus. Les couloirs de Léon couplés à ceux d’Old Boy (avec la présence de Choi Min-sik en sus), une séquence filmée dans une pièce en rotation comme Inception, une femme préhistorique (la mère de l’humanité, Lucy, et oui…) et une construction façon boucle vers les origines à la 2001. Mais ce n’est pas tout. Lucy pioche allègrement dans Tree of Life, Matrix ou encore Akira. Mais également, et c’est en partie de là que viennent les problèmes, les Taxi et autres productions d’action au rabais made in EuropaCorp. Lucy, dont un des sujets est l’ouverture d’esprit permise par une prise de drogue, ressemble à s’y méprendre à un film venu d’un trip sous psychotropes qui aurait atteint l’écran de cinéma sans aucun filtre. Avec piétinement en règle, symboliquement ou par l’outil cinématographique, des piliers culturels, avec un mépris total pour l’intelligence du spectateur et cette prétention de mégalomane qui finit par virer à la démence, Lucy s’inscrit en marge d’un système, mais jamais du bon côté. De plus le film tue immédiatement chaque bonne idée avec quelque chose de dégueulasse.

Lucy 5Luc Besson oblige, il y a dans Lucy une course-poursuite dans les rues de Paris. D’abord impressionnante, avec quelques plans redoutables, elle finit par virer au grotesque en empilant les voitures de police et en les faisant voler dans tous les sens à grands coups d’incrustations numériques douteuses. Quand Lucy voit ses capacités neuronales décuplées, après s’être prise pour Leeloo dans Le Cinquième élément, elle va avoir un comportement qui est une succession de décision illogiques, débiles, ou se prendra pour Magneto. Mais l’exemple le plus frappant du mépris total pour le public se situe dans le premier acte du film, avec l’utilisation d’inserts tirés de stock shots de documentaires animaliers. Il filme une séquence à travers laquelle il est évident que Lucy fonce dans un piège, il insère des plans sur une souris approchant une tapette ou divers animaux de la jungle qui vont se faire attaquer par des fauves. Quand Morgan Freeman prononce le mot « reproduction » en cours, il insère une succession très embarrassante de plans d’animaux en pleine copulation. Une façon de plus de faire un doigt d’honneur à son public, sans lequel il n’existerait pas. Il n’y a rien de plus bête qu’un film qui se prétend plus intelligent que son public et ne cesse de le lui rappeler. Ainsi, malgré des fulgurances incroyables (la mutation de Lucy dans l’avion, le final calqué sur Akira), des acteurs impliqués (Scarlett Johansson y est remarquable) et une technique globalement redoutable, Lucy est une série B débile qui se fantasme œuvre métaphysique et ruine ainsi tout son potentiel jubilatoire.

FICHE FILM
 
Synopsis

A la suite de circonstances indépendantes de sa volonté, une jeune étudiante voit ses capacités intellectuelles se développer à l'infini.
Elle «colonise» son cerveau, et acquiert des pouvoirs illimités.