Lost River (Ryan Gosling, 2014)

de le 20/05/2014
 
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La liste des acteurs cherchant à raconter des histoires en passant de l’autre côté de la caméra s’allonge encore un peu cette année avec le nouveau gendre idéal, Ryan Gosling, qui présente cette année son premier film Lost River au Certain Regard. Et l’acteur à la voix fluette et aux choix de carrière radicaux étonne avec cet exercice de style bourré d’erreurs de jeunesse mais hautement stimulant de par les saillies de grand cinéma qui le composent.

Lost River 1Au contact de cinéastes importants, certains acteurs fonctionnent tels des éponges et alimentent un désir de passer de l’autre côté de la caméra. C’est le cas de Ryan Gosling, dont les aventures auprès de Barbet Schroeder, Derek Cianfrance, George Clooney et Nicolas Winding Refn l’auront poussé à mettre en scène son premier film, Lost River, une drôle d’expérience de cinéma. Extrême, débordant d’idées dans tous les sens sans pour autant toujours garder un cadre pour les organiser, d’une beauté stupéfiante, un peu simplet, riche et transgenre, ce premier essai ne manque clairement pas d’intérêt. Ryan Gosling, comme s’il sentait qu’il ne pourrait jamais réitérer l’expérience, transforme ce film en un immense fourre-tout parfois indigeste mais tellement généreux et dopé aux idées de cinéma qu’il ne peut que remporter une certaine adhésion.

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Plus que toutes les grandes et nobles références immédiatement identifiables du film, il est à rapprocher d’un des gros évènements de la scène indépendante de ces dernières années, Les Bêtes du Sud sauvage, film avec lequel il partage un décor (l’Amérique économiquement détruite), la présence de monstres allégoriques et une approche qui tient d’un genre à priori plutôt enfantin. Lost River est en effet, avant tout, un conte. Il en reprend la plupart des codes narratifs et la composition musicale de Johnny Jewel y fait parfois référence par des associations de mélodies proches de la comptine. Mais un conte avec une forte prise dans le réel, celui d’une Amérique profonde balayée par la finance, avec toutes ces maisons abandonnées et détruites par des ogres, les banquiers, et leurs créatures maléfiques, des pelles mécaniques, filmées comme telles. La progression du récit suit le même modèle, avec un héros plutôt jeune partant à l’aventure, des lieux teintés de fantastique, des êtres comme des créatures venues des enfers, et une vieille légende qui vient pervertir la notion de réel, avec une ville sous-marine qui constitue l’aboutissement d’une véritable quête. Des choix étonnants et qui s’avèrent payants, même si la narration manque de précision et que la construction dramatique souffre d’un rythme assez faiblard, Ryan Gosling se laissant aller à la contemplation parfois plus que de raison.

Lost River 4Il s’agit d’un récit d’émancipation, une sorte de vaste allégorie sur une étape essentielle de la construction de l’être humain adulte, la rupture avec un passé bien trop pesant et destructeur. Une émancipation passant par des étapes brutales, des séquences presque surréalistes à l’image de toutes les scènes situées dans cette antre terrifiante où va travailler le personnage de la mère, Billy, merveilleusement incarnée par Christina Hendricks, et des tonalités très sombres. A ce titre, tous les extraits de show macabre sont impressionnants. Lost River regorge de d’éléments magnifiques qui compose un patchwork pas toujours harmonieux mais d’une audace totale. En effet, Ryan Gosling rassemble dans son film des motifs de cinéastes qu’il admire certainement, de la poésie trash des laissés pour compte du Harmony Korine de Gummo à la réinterprétation d’Alice au pays des merveilles façon cauchemardesque du Dario Argento de Suspiria, en passant par des détours évidemment lynchéens et des tonalités qui ne sont pas sans rappeler le Candyman de Bernard Rose ou Le Labyrinthe de Pan. Il compose une étrange mosaïque, fragile, ponctuée de tours de force visuels assez inattendus et dont le foisonnement fait la force, même s’il fait plus que frôler l’overdose à plusieurs reprises.

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Ryan Gosling a bien appris les enseignements de son pote Nicolas Winding Refn et signe un film hautement visuel, misant essentiellement sur la force de l’image plus que sur un discours passant simplement par le dialogue. C’est une prise de risques assez énorme dans la mesure où il va ainsi se frotter à la sempiternelle qualification de « poseur » ou de « petit malin » alors que son film transpire l’humilité, malgré les appels du pied à des mentors parfois écrasants. C’est stupéfiant de beauté, à tel point que tout l’aspect bordélique de l’ensemble et sa tendance à l’excès à tous les niveaux finirait presque par s’effacer. Cette beauté, l’artisan principal en est , qui confirme à nouveau qu’il fait partie des plus grands directeurs de la photographie contemporains, et qui s’amuse comme un fou à composer des ambiances délirantes et fantasmagoriques, avec l’utilisation massive de couleurs criardes et d’obscurité, dans un ensemble franchement radical. Cette beauté formelle alliée à un récit branlant mais truffé de belles idées et dotée d’une sensibilité enfantine font de ce drôle de conte moderne une œuvre vraiment à part, marquant la naissance d’un talent tout même assez inattendu. Ryan Gosling se fait plaisir et a bien compris comment rendre l’expérience communicative, autant par ses choix dans le contenu de son récit que par un casting très solide dans lequel se croisent une Barbara Steele mutique, un Ben Mendelsohn effrayant, une Saoirse Ronan toujours aussi impeccable et un Iain De Caestecker qui n’est autre qu’un avatar du réalisateur qui a eu la bonne idée de ne pas se mettre en scène. Alors oui, Lost River est vraiment foutraque, manque de maîtrise pour cadrer la profusion d’idées, peine à trouver son rythme et pourrait paraître un brin simplet, mais c’est un premier film puissant et incandescent, un vrai cauchemar qui fait entrer le conte ancestral dans un quotidien social terrifiant et en tire quelque chose de vraiment prometteur.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans une ville qui se meurt, Billy, mère célibataire de deux enfants, est entraînée peu à peu dans les bas-fonds d’un monde sombre et macabre, pendant que Bones, son fils aîné, découvre une route secrète menant à une cité engloutie. Billy et son fils devront aller jusqu’au bout pour que leur famille s’en sorte.