Lone Ranger (Gore Verbinski, 2013)

de le 04/07/2013
 
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La production chaotique de Lone Ranger, avec ses réécritures et ses explosions de budget, ne pouvait que mener vers un film différent au sein du studio Disney. Et en effet, le nouveau film du réalisateur de la trilogie Pirates des Caraïbes est un étrange objet tiraillé entre la nécessité de produire un gros divertissement familial et des velléités de faire imploser un genre typiquement américain en le posant face à ses incohérences. En résulte quelque chose de fragile, qui peine à trouver sa place, mais dont l’aspect bipolaire s’avère fascinant.

Un à-priori à écarter tout d’abord. Non, Lone Ranger n’est pas un nouveau Pirates des Caraïbes dont le décor aurait changé pour celui du western. Et même si le film entretient un lien étroit avec ce qui fut la renaissance du film de pirates façon rollercoaster Disney, le nouveau Gore Verbinski s’en éloigne tellement que la comparaison devient rapidement ridicule. Le western est un genre fondateur qui fascine le réalisateur depuis bien longtemps. Déjà dans Le Mexicain, il en reprenait des codes, puis dans certaines séquences de Pirates des Caraïbes, et enfin dans le formidable Rango qui proposait déjà une relecture étonnante du genre. Lone Ranger est le prolongement logique de cette aventure de Gore Verbinski à la rencontre du mythe, une rencontre à plus de 200 millions de dollars cette fois pour un résultat qui ne brosse jamais le spectateur dans le sens du poil. Et ce pour une raison très simple. Si le western américain passionne vraisemblablement le réalisateur, ce n’est rien en comparaison de sa fascination pour ses dérivés, parfois dégénérés, en provenance d’Europe. Déjà dans Rango, la figure du cowboy était l’ombre de Clint Eastwood, figure de proue du western italien qui a fait trembler les fondations du genre. Et il a beau utiliser la Monument Valley si chère à John Ford, sa violence, son goût pour l’étrange et ses excès en tous genres le ramènent vers un regard sur le western qui s’éloigne des monuments classiques.

THE LONE RANGER

Le modèle qu’aimerait suivre Gore Verbinski est assez clairement Sergio Leone, et plus particulièrement Il était une fois dans l’ouest, œuvre matricielle qui aura redéfini le genre. Non seulement Lone Ranger rejoue, en mode mineur, la séquence d’ouverture de la gare, mais en plus le background du récit, avec l’arrivée du chemin de fer, la fin des bad guys et le propos sur l’extinction des minorités, crée un lien sans équivoque. Ainsi, Lone Ranger s’éloigne assez rapidement de sa relecture attendue de la série TV éponyme pour tenter de se hisser vers des cieux inatteignables, mais en multipliant les efforts. S’il y a bien quelque chose de certain, c’est que Gore Verbinski ne manque pas d’ambition et qu’il sait s’en donner les moyens. Le problème est que son film manque cruellement de cohérence et souffre visiblement de sa genèse chaotique. L’idée d’ouvrir le film, puis de l’articuler, autour d’un Tonto devenu vieillard qui raconte cette histoire à un enfant, est tout aussi ludique que casse-gueule. Dans un premier temps, cela fonctionne parfaitement car il illustre ainsi la valeur fictionnelle de la tradition orale, qui permet de faire plier la réalité en l’aménageant selon le bon vouloir du conteur. En quelque sorte, il utilise cet artifice comme contrepoint aux livres d’histoire, ou au moins pour remettre en cause leur statut de vérité ultime. Malheureusement, la distorsion du réel perd de son impact par ces flashforwards incessants qui viennent plomber le rythme de la narration. C’est d’autant plus dommage car le récit en lui-même hérite d’un rythme plutôt soutenu et fonctionnant parfaitement, même si l’inclusion d’ellipses n’est pas toujours la meilleure idée, et même si la durée totale de Lone Ranger marque une de ses limites. Cependant, l’exercice reste passionnant car il prend la forme d’une auto-critique assez étonnante. Tout ne va pas assez loin, le propos est souvent sacrifié sur l’autel du spectacle, mais on retrouve à l’état parfois embryonnaire, parfois plus développé, un discours frondeur face au mythe américain, à la sauvagerie de la cavalerie et à l’extinction des indiens. C’est dans cet aspect schizophrène, et donc très déséquilibré, que Lone Ranger se montre le plus audacieux car il utilise un véhicule profondément ancré dans le divertissement Disney.

THE LONE RANGER

Les excès en tous genres de Lone Ranger font qu’il ne s’adresse pas vraiment aux enfants, notamment de par sa violence et quelques débordements à la limite du gore (il y a tout un propos, pas vraiment exploité mais bien présent, sur le cannibalisme). C’est tout le paradoxe de ce film qui ne semble jamais vraiment savoir où il va et avance ainsi un peu à l’aveugle, mais trouve tout de même une structure qui tient la route malgré ses erreurs de parcours. Et cela pour diverses raisons. En premier lieu, Gore Verbinski reste un metteur en scène solide qui possède un vrai sens du spectacle. Cela se traduit par un film globalement très bien shooté, très lisible, avec une certaine identité graphique. Mais cela donne également lieu à certains tours de force assez hallucinants, à l’image de la dernière demi-heure du film, éreintante, dans laquelle il laisse exploser toute sa folie et son sens de la scénographie. Aussi complexe et loufoque soit-il, ce gros morceau d’action non-stop en impose par sa logique interne, rythmée par la relecture de Guillaume Tell par un Hans Zimmer en très grande forme. Ensuite, si Armie Hammer assure dans le rôle du héros en pleine construction malgré un côté un peu benêt qui sert de ressort comique, il y a Johnnie Depp qui sort enfin de son costume de Jack Sparrow pour une nouvelle composition originale, rappelant à quel point il peut être un très grand acteur, et ce même s’il joue dans l’excès. Il éclipse immédiatement le héros, de la même façon que Kato éclipse le Frelon Vert, et se pose en personnage insaisissable aux relents mystiques. Il est par ailleurs le vecteur d’un humour assez noir car débarrassé de toute morale judéo-chrétienne, simplement mû par sa propre culture et sa propre folie furieuse. Il s’inscrit parfaitement dans le dispositif de Gore Verbinski qui va pousser quelque chose de déjà visible dans ses films précédents à un niveau bien supérieur. En effet, certaines séquences des Pirates des Caraïbes ou Rango laissaient voir un goût prononcé pour les fulgurances surréalistes, et elles prennent bien souvent le dessus dans Lone Ranger. Des lapins carnivores, un cheval qui se retrouve dans des lieux bizarres, un corbeau mort qui est nourri, ou encore une attaque de scorpions sur des corps enfouis jusqu’au cou. Il ne fait aucun doute qu’un autre modèle important pour le réalisateur est l’immense El Topo de Jodorowsky, soit une référence improbable dans une production Disney à 200 millions de dollars. Tant mieux, car dans ses excès, son côté inclassable et presque subversif, dans son audace, le tout sous couvert d’une mise en scène très élaborée, Lone Ranger efface une grande partie de ses faiblesses structurelles. Le film est loin d’être complètement réussi, il ne parvient pas à masquer ses plaies béantes, mais il tranche tellement avec le modèle du blockbuster bien propre sur lui et politiquement très correct qu’il en devient immédiatement attachant. D’autant plus que la démonstration pyrotechnique et scénographique, ainsi que les cascades qui la ponctuent, de la dernière demi-heure justifierait presque à elle seule le déplacement.

FICHE FILM
 
Synopsis

Tonto, guerrier indien, raconte l’histoire méconnue qui a transformé John Reid, un ancien défenseur de la loi, en un justicier légendaire. Ces deux héros à part vont devoir apprendre à faire équipe pour affronter le pire de la cupidité et de la corruption.