L’île de Giovanni (Mizuho Nishikubo, 2014)

de le 11/06/2014
 
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Troisième long-métrage de Mizuho Nishikubo, et premier à sortir au cinéma en France, L’île de Giovanni est une œuvre à part dans le paysage cinématographique de cette année. À la fois chronique historique, histoire d’amour impossible, drame, conte initiatique, et réflexion métaphysique. Nishikubo nous propose l’une des plus intenses expériences émotionnelles que l’on puisse admirer cette année.

l'ile de giovanni 1À l’origine de L’île de Giovanni, on trouve Shigemichi Sugita, scénariste de nombreux dramas pour la télévision. Il s’intéresse au cas d’un jeune Américain ayant recueilli de nombreux témoignages concernant la tragédie de Shikotan, dans l’archipel des Kouriles, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Pour son 50ème anniversaire, la JAME (Japan Association of Music Entreprises) décide de co-produire le film avec l’aide du célèbre studio d’animation Production I.G. . Le scénario est réécrit par Yoshiki Sakurai (Redline, la série Ghost in the Shell : Stand Alone Complex), tandis que la réalisation est confiée à Mizuho Nishikubo. Il est le réalisateur de nombreux épisodes de Gatchaman (La bataille des planètes) et Lady Oscar, ancien collaborateur de Mamoru Oshii sur sa série Lamu, pour lequel il storyboarda 2 épisodes, et superviseur de l’animation sur Ghost In the Shell. Nishikubo se charge de la série Otogi zôshi en 2004, avant de réaliser en 2006 son premier long, Ataogal : Cat’s Magical Forest, d’après un manga de Hiroshi Masumura. Le cinéaste récidive 3 ans plus tard avec Musashi : The Dream of the Last Samurai, une évocation du célèbre guerrier Miyamoto Musashi, sur un scénario de Oshii.

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L’île de Giovanni débute sur Junpei Senô, un vieux monsieur, revenu sur Shikotan, se remémorant sa jeunesse au lendemain de la seconde guerre mondiale, alors que l’île est occupée par l’armée russe. La grande force du long métrage est d’avoir construit sa narration autour de trois récits, où la prédominance des émotions répond à une animation particulière. Le superviseur de l’animation Nobutaka Ito, déjà à l’œuvre sur les séries Magical Project et Samourai Champloo, ainsi que sur le long-métrage Les enfants loups, opte pour un mix harmonieux. Le trait crayonné « visible » des décors côtoie des personnages épurés, sur une utilisation « mouvante » des perspectives, aidée par la motion capture. Ces différentes techniques permettent à L’île de Giovanni d’obtenir un visuel unique, le démarquant de nombreuses autres productions. Une fusion artistique entre le découpage cinématographique, une colorimétrie picturale, le trait crayonné d’un dessin d’enfant et les volumes virtuels. Un refus de hiérarchiser les techniques, qui colle parfaitement à l’univers du film, et favorise l’immersion émotionnelle du spectateur envers les différentes tonalités de l’histoire. Le récit cadre adopte une animation « classique », tandis que l’enfance de Junpei et son frère Kanta sur Shikotan se pare de prédominances esthétiques renvoyant à la peinture romantique. La majorité des scènes se déroulant entre les premières lueurs du crépuscule et la nuit étoilée. Le cinéaste nous immerge sensoriellement dans le passé bucolique et fantasmatique de ses jeunes protagonistes. Une première partie qui joue astucieusement sur la peur envers les autorités russes, cadrées presque exclusivement en contre plongée, avant de laisser place à une touchante histoire d’amour entre Junpei et Tanya Koshkina, la fille d’un des gradés de l’armée.

l'ile de giovanni 3Leur première rencontre repose sur de très beaux jeux de lumières entre deux pièces et un train miniature. Une idée traduisant à merveille le passage de l’inconnu au familier. Cependant le cinéaste n’oublies jamais le contexte historique difficile de son film, prenant soin de l’utiliser en arrière-plan. Ce qui rend la séparation entre ses deux êtres beaucoup plus déchirante, car reposant sur des évènements qui les dépassent. L’intelligence de Nishikubo est de ne pas avoir créé des personnages manichéens, qu’ils soient japonais ou russe. Les protagonistes répondent à des situations inéluctables en raison du contexte dans lequel ils évoluent. Le quotidien de Junpei laisse place à un périple forcé en U.R.S.S.

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Cette deuxième partie arbore une prédominance esthétique « hivernale » extrapolation du calvaire des protagonistes. Junpei, accompagné de son frère et de son institutrice, pars à la recherche de son père Tatsuô, emprisonné dans un camp. Une seconde partie qui fonctionne sur un puissant crescendo dramatique, dont l’issue finale plongera le spectateur dans une profonde tristesse. À travers cette portée Nishikubo construit un sous-texte thématique d’une importance capitale. Junpei et Kanta sont fascinés par les trains, particulièrement par Train de nuit dans la voie lactée, une nouvelle du poète Kenji Miyazawa publiée en 1934, qui entretient de nombreuses correspondances avec le parcours de nos jeunes protagonistes, y compris dans sa conclusion. Le cinéaste n’hésitant pas à jouer sur les visions oniriques en rapport avec l’œuvre de Miyazawa, et à mettre en avant le ciel étoilé lors de chaque étape clé du parcours de ses personnages. Soulignant de ce fait l’importance de l’art comme soutien à la vie, et non l’inverse. Une idée qui trouve sa conclusion lors d’un final quasi métaphysique qui voit Junpei renouer avec celle qu’il cherchait depuis des décennies, tandis que le récit l’ayant aidé à survivre prend forme une dernière fois sous nos yeux.

l'ile de giovanni 5À l’instar de Patéma et le monde inversé, Lîle de Giovanni s’impose comme le renouveau de l’animation Japonaise. Véritable tour de force narratif et technique, le long-métrage est une expérience sensorielle qui s’adresse avant tout au cœur spectateur. Mizuho Nishikubo et son équipe nous font traverser 1001 émotions, au service d’un récit dans lequel les histoires deviennent les soutiens de nos vies. Une œuvre importante, qu’aucun mot ne sera à même d’expliquer pleinement. L’un des meilleurs films que vous pourrez voir cette année.

FICHE FILM
 
Synopsis

1945 : Après sa défaite, le peuple japonais vit dans la crainte de l’arrivée des forces américaines. Au nord du pays, dans la minuscule île de Shikotan, la vie d’après-guerre s’organise dans la peur de l’invasion. Ce petit lot de terre, éloigné de tout, va finalement être annexé par l’armée rouge. Commence alors une étrange cohabitation entre les familles des soldats soviétiques et les habitants de l’île que tout oppose. L’espoir renaît à travers l’innocence de deux enfants, Tanya et Junpei...