L’été de Kikujiro (Takeshi Kitano, 1999)

de le 22/06/2016
 
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Deux ans après la consécration internationale reçue pour son merveilleux Hana-Bi, Takeshi Kitano revenait avec L’été de Kikujiro, un film encore considéré comme mineur dans une passionnante filmographie et dont la ressortie estivale mérite une sérieuse réévaluation. Car derrière ce gentil road movie se cache un conte de fées éminemment personnel, bouleversant et extrêmement sophistiqué. Loin de cette soit-disant « simplicité ».

L'été de Kikujiro de Takeshi KitanoAprès 25 ans de carrière, de Takeshi Kitano ne semblent rester aujourd’hui que les incursions dans le film de yakuzas. Une terrible injustice tant le très touchant A Scene et the Sea, le loufoque Getting Any ? ou le poétique Dolls tiennent la dragée haute aux Kids Return, Hana-Bi et Sonatine. L’été de Kikujiro, présenté au Festival de Cannes en 1999, et d’où il est reparti bredouille tandis que David Cronenberg et son jury récompensaient Rosetta et L’humanité, fait partie de ses films injustement considérés comme des récréations mineures. Simplement car celui qui réinventa le film de yakuzas y traite des problématiques graves avec un humour burlesque. Étonnant de la part de celui qui reste un des plus importants amuseurs publics de la télévision japonaise.

L'été de Kikujiro de Takeshi Kitano

Quoi qu’il en soit, il livre avec L’été de Kikujiro une fable magnifique. Un film largement inspiré du Magicien d’Oz, truffé de personnages fantasques, de séquences surréalistes et dont l’humour ravageur ne fait jamais d’ombre à la pertinence du drame. Le génie de Kitano tient dans l’équilibre qu’il parvient à trouver entre ces différents éléments, afin de conserver et sublimer un large panel d’émotions. Il jongle ainsi entre le rire et les larmes avec subtilité et sans jamais en rajouter dans un sens comme dans l’autre. Véritable merveille de justesse, ce road movie au rythme particulier est une nouvelle preuve du talent immense de Takeshi Kitano pour raconter des histoires et les mettre en scène. Car derrière la simplicité apparente de la chose, c’est un véritable modèle de sophistication. Le défi principal pour le réalisateur est de parvenir à raconter une histoire de la façon la plus claire possible, mais sans s’appuyer sur les dialogues qui, chez Kitano, ne sont pas les vecteurs de l’action mais viennent étoffer une séquence. Le réalisateur japonais possède ainsi ce talent directement hérité des maîtres du cinéma muet, dans la mise en scène, le découpage et la direction d’acteurs, lui permettant de faire progresser son récit et de créer le drame simplement par l’image.

L'été de Kikujiro de Takeshi KitanoUn des plus beaux exemples de cette mécanique est la séquence autour du domicile de la mère de Masao. Une seule parole est prononcée, par le personnage de Kikujiro et en toute fin de séquence. Pourtant, le découpage de la scène, la distance et les mouvements de caméra vont raconter une histoire extrêmement riche en terme d’enjeux pour l’ensemble des personnages qui vont être présents dans le cadre. Simple ? En apparence seulement. Cette précision, également dans l’observation des sentiments humains, rend la chose bouleversante. Et des séquences de ce calibre, il y en a à la pelle dans L’été de Kikujiro, pour la plupart ponctuées par l’incroyable mélodie composée par Joe Hisaichi. Peut-être une de ses plus belles derrière, là également, sa simplicité. Et l’une des toutes dernières collaborations entre le compositeur et Takeshi Kitano, avant leur brouille lors du tournage de Dolls.

L'été de Kikujiro de Takeshi Kitano

Toute cette maîtrise au service de quoi ? D’une odyssée de la terre vers la mer, de la solitude vers l’illusion d’une communauté, de l’enfermement vers l’épanouissement. Plus que tous ces films prenant pour cadre la parenthèse estivale, L’été de Kikujiro est le récit d’une rencontre et d’une double transformation. D’un côté un enfant orphelin vivant avec sa grand-mère, souffre-douleur et ayant très peu d’amis. De l’autre un ancien yakuza, irresponsable, accro au jeu (une référence très personnelle de Kitano à son propre père), ayant trouvé refuge dans le confort d’une relation amoureuse assez étrange. a relation entre ces deux êtres que tout semble opposer et qui vont faire un bout de chemin ensemble devient très rapidement celle d’un miroir. L’enfant regarde l’adulte qu’il pourrait devenir tandis que l’adulte observe l’enfant qu’il fut. Absence de repères familiaux sains, de repères moraux, problèmes de communication avec les autres… autant d’éléments qui finissent par briser en quelque sorte la barrière de l’âge et font de ces deux personnages hors du commun les deux faces d’une même pièce. Tout est question de regard déformant, avec leur tenues identiques, comme en témoigne le recours à des effets de type reflet dans un enjoliveur ou cette vision kaléidoscopique d’une libellule. Il est ici question de famille, qu’elle soit de substitution, éphémère ou solide, et de son importance dans le développement psychologique. Mais également de fantaisie avec l’importance de ces anges gardiens imaginaires qui peuvent notamment prendre la forme de bikers au cœur tendre.

L'été de Kikujiro de Takeshi KitanoRempli de personnages attachants, de séquences loufoques et d’autres bien plus graves souvent désamorcées par le recours à un humour étonnant (voir celle de l’homme cherchant à abuser de Masao), de jeux et de rêves (quelques séquences magnifiques les illustrent), L’été de Kikujiro est une comédie mélancolique comme il en existe peu. Un film qui montre un été non pas comme celui de la sortie de l’enfance mais comme une nouvelle porte d’entrée dans la vie, à travers une rencontre entre ce qui pourrait être une même personne autant qu’un fils et son père. Une éclaircie, un sourire, donnant la force de traverser un pont symbolique et d’affronter le monde avec toute la joie et la vigueur de l’enfance. Et une fable moderne tout simplement magnifique.

FICHE FILM
 
Synopsis

Masao s'ennuie. Les vacances scolaires sont là. Ses amis sont partis. Il habite Tokyo avec sa grand-mère dont le travail occupe les journées. Grâce à une amie de la vieille femme, Masao rencontre Kikujiro, un yakusa vieillissant, qui décide de l’accompagner à la recherche de sa mère qu'il ne connait pas. C’est le début d’un été pas comme les autres pour Masao…