Les sentiers de la perdition (Sam Mendes, 2002)

de le 11/11/2015
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Dernier long métrage de Paul Newman, dernier film éclairé par Conrad L. Hall, Les Sentiers de la perdition est un film de géants. Bientôt 15 ans après sa sortie, il s’en dégage toujours la même mélancolie, la même impression de puissance, la même justesse dans l’exploration de l’amour  profond entre un père et son fils. Et cela reste à ce jour le meilleur film de Sam Mendes, touché par la grâce au moment de mettre en scène ce qui reste comme une des meilleures adaptations de comics jamais vues.

les sentiers de la perdition 1Plus ou moins tiré de faits réels, le récit a été largement modifié, Les Sentiers de la perdition est à l’origine une « graphic novel » signée Max Allan Collins et Richard Piers Rayner. Un matériau de base à fort potentiel cinématographique, dont le titre original « Road to Perdition » possède un double sens qui en dit bien plus sur la finesse de l’œuvre. Car il s’agit d’un film de gangsters et d’un drame familial qui reprend essentiellement les codes du road movie. Une narration sans cesse en mouvement dès lors que les personnages principaux subissent un drame qui va les pousser sur la route. Mais un mouvement tranquille, porté par la tonalité très mélancolique de l’ensemble, dans un film extrêmement rigoureux et précis, d’une beauté souvent stupéfiante.

les sentiers de la perdition 2

Comme souvent avec Sam Mendes, son association avec un grand directeur de la photographie donne lieu à des images de toute beauté. Mais il ne s’agit pas de pondre des beaux plans pour l’amour de la belle image. Les Sentiers de la perdition est un film qui évite à tout prix d’être bavard, la grande majorité des relations entre les personnages passant par la mise en scène. En prenant par exemple une séquence devenue mythique, l’exécution du personnage de Paul Newman sous la pluie, sa construction est un exemple au niveau de son découpage. Le caïd et ses sbires avancent vers un véhicules sous la pluie, le temps semble s’arrêter par l’utilisation du ralenti et les hommes de main tombent les uns après les autres dans un silence de mort. Leur bourreau est invisible, dans l’obscurité, seuls les flashs de la mitraillette prouvent sa présence. Puis, lorsque seul le chef, le père en réalité, reste debout, Tom Hanks sort de l’obscurité et les coups de feu retentissent cette fois. Un moyen purement visuel (et sonore) de signifier l’importance capitale et symbolique de cet acte. De la même façon, Sam Mendes joue en permanence sur la profondeur de champ et la construction de ses cadres pour raconter la tragédie qui se noue au sein de cette famille, réelle et de substitution.

les sentiers de la perdition 3Par exemple, avant qu’il soit témoin d’une exécution et se rapproche ainsi de son père, Michael Jr. se retrouve toujours dans une position dans le cadre où le père semble lointain, comme une figure qui ne ferait pas tout à fait partie de son existence. Les personnages de Tom Hanks (le fils de substitution) et Daniel Craig (le fils naturel) sont rarement présents dans le même plan, et quand ils le sont soit un soit l’autre n’a pas le point fait sur lui. Et ceci dans toutes les séquences qui impliquent également leur « père ». Le dispositif a ceci de génial qu’il permet au réalisateur d’utiliser les outils cinématographiques pour illustrer les différentes relations entre tous ces personnages se retrouvant dans des situations excessivement cruelles sur le plan affectif.

les sentiers de la perdition 4

Tout en douceur, tout en retenue, bien qu’il cède parfois à une emphase particulièrement impressionnante (l’arrivée à Chicago, amorcée par un reflet sur les vitres de l’auto et le regard de Michael Jr. et se poursuivant par une panoramique qui dévoilera l’immensité de la ville, en met plein la vue), Les Sentiers de la perdition représente ainsi une fusion parfaite entre une histoire assez passionnante bien qu’elle reste somme toute classique, et une façon virtuose de la raconter. Il s’en dégage une forme de pudeur dans les rapports filiaux, un chemin initiatique basique mais très juste, passant d’une forme de respect teintée de peur à un amour sans condition. L’évolution reste subtile, le film osant le mélodrame mais sans sortir les violons (les mélodies de Thomas Newman contribuent à cette douceur et à cette retenue), préférant la subtilité d’un regard ou le symbole fort d’un geste simple (Michael Jr. qui vient enlacer son père après que les deux aient enfin pris un moment pour vraiment se parler, dans un respect mutuel). En résulte une émotion vraie, douce, jamais soulignée plus que de raison. Point d’emphase, jamais à ce niveau, le film paraissant parfois même très froid et distancié. Mais cela fonctionne et Les Sentiers de la perdition se montre même bouleversant, notamment dans ce final totalement inattendu (fruit d’une belle astuce narrative qui sort assez naturellement un personnage du récit) et digne des plus belles tragédies. Un final baigné d’une lumière digne des tableaux d’Edward Hopper, tellement confortable que le drame survenant est aussi violent qu’une balle en plein cœur.

les sentiers de la perdition 6Et toute cette route vers Perdition permet de tisser et d’ausculter au plus profond les différents modes de relation entre un père et sa progéniture, en particulier la notion de protection. Un idée assez simple dans la relation entre Michael et son fils, ce dernier étant une cible et une victime. Mais beaucoup plus complexe chez les Rooney, le personnage de Paul Newman se retrouvant face à un dilemme insoluble : faire le choix entre son fils, celui qui a le même sang que lui qui coule dans les veines et qui est la dernière des ordures (même si ses choix sont également le produit d’un mal-être et d’une forme de jalousie tout à fait compréhensible), et son fils adoptif, son fils spirituel, partageant les mêmes valeurs humaines que lui. Dans cette forme de cruauté morale, Les Sentiers de la perdition tient de la tragédie grecque, plus encore que shakespearienne. Et ce dilemme moral se répercute directement dans la mise en scène.

les sentiers de la perdition 5

Le film doit également énormément à ses acteurs, que Sam Mendes dirige à la perfection. Paul Newman est impérial en patriarche tiraillé par ses sentiments et la nécessité de privilégier les liens du sang. Daniel Craig également dans la peau du fils indigne, jaloux et manipulateur. Jude Law est également impressionnant dans la peau de ce tueur psychopathe et impitoyable. Mais c’est Tom Hanks qui s’impose une fois de plus, dans un rôle radicalement différent de ceux qu’il a l’habitude de composer. Monolithique, taciturne, précis en diable, il est à la fois le père qui se découvre et le fils trahi. Un rôle tellement délicat qu’il ne pouvait que profiter à un acteur de ce calibre. Pas de recette miracle donc. Les Sentiers de la perdition est le fruit d’éléments d’une précision remarquable, agencés par un chef d’orchestre qui aura rarement été aussi bon. Et le résultat parvient à transformer toute cette douceur, toute cette retenue, en quelque chose d’incroyablement imposant.

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1930, deux pères : Michael Sullivan, un tueur professionnel au service de la mafia irlandaise dans le Chicago de la Dépression, et Mr. John Rooney, son patron et mentor, qui l'a élevé comme son fils. Deux fils : Michael Sullivan junior et Connor Rooney, qui font chacun des efforts désespérés pour s'attirer l'estime et l'amour de leurs géniteurs.
La jalousie et l'esprit de compétition les plongent dans une spirale de violence aveugle dont les premières victimes sont la femme de Sullivan et son fils cadet Peter.
Un long voyage commence alors pour Michael Sullivan et son fils survivant. Au bout de cette route, la promesse d'une vengeance et l'espoir de conjurer l'enfer. Et peut-être l'aube d'un sentiment nouveau entre un père et son fils.