Les Rues de feu (Walter Hill, 1984)

de le 08/04/2015
 
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Retour sur l’un des longs métrages les plus atypiques de Walter Hill. Sorti en 1984, Les Rues de feu trouve sa singularité dans sa fabrication et vis à vis du contexte de son époque. Une œuvre qui, près de 31 ans après sa sortie en salles, bénéficie d’un regain d’intérêt croissant au vu de son héritage culturel.

Les rues de feu 1Au cours du tournage de 48 heures, Walter Hill réfléchit à un nouveau projet en compagnie de son co scénariste Larry Gross et des producteurs Joel Silver et Lawrence Gordon. Le cinéaste du Bagarreur souhaite rendre hommage à sa jeunesse, et livrer le film parfait qu’il aurait souhaité voir dans son adolescence. Suite au succès de son Buddy Movie avec Eddie Murphy et Nick Nolte en décembre 1982, Universal donne le feu vert au projet, dans le but de développer une trilogie centrée sur le personnage de Tom Cody. Le titre original « Streets of fire » provient d’une chanson de Bruce Springsteen pour l’album Darkness on the Edge of Town de 1978. Paul McCartney doit incarner le chanteur kidnappé par les Bombers, mais l’ancien Beatles préfère se concentrer sur Rendez-vous à Broad Street. Hill se tourne vers Diane Lane, repérée dans Outsiders et Rusty James de Francis Ford Coppola.

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Le cinéaste s’entoure également de ses fidèles collaborateurs. Le chef opérateur Andrew Laszlo, les monteurs Freeman A. Davies et Michael Ripps, et le chef décorateur John Vallone. Le tournage se déroule en grande partie à Chicago en avril 1983. De nombreux jeunes sont choisis pour la figuration, ce qui oblige l’équipe à tourner de jour les scènes de nuit, en recouvrant l’intégralité du plateau. Une ligne de métro aérien est également construite aux studios Universal en Californie pour les besoins de certaines scènes. Une partie de la production musicale est confiée à James Iovine cofondateur d’Interscope Records, et ancien collaborateur de John Lennon et Springsteen. James Horner compose trois partitions différentes pour le film, mais le réalisateur le remplace par Ry Cooder avec lequel il a collaboré sur Sans Retour, et qui deviendra son compositeur attitré. Les Rues de feu s’ouvre sur l’enlèvement d’Ellen Aim (Diane Lane) leader des Attackers en plein concert. Le cinéaste profite de son introduction pour iconiser le personnage de Raven Shaddock (Willem Dafoe). À travers un subtil jeu de lumière, ce dernier sort de l’ombre dans laquelle il était avec sa bande. Dans le rôle du leader des Bombers, Dafoe apporte un charisme démoniaque, son apparence de biker fétichiste renvoie à ses prestations antérieures dans The Loveless et Les prédateurs.

Les Rues de feu 3L’intrigue se concentre sur le sauvetage de la chanteuse par Tom Cody, interprété par Michael Paré (Philadelphia experiment). Si le comédien s’avère crédible dans les scènes d’action, son physique de jeune premier associé à une diction monotone lors de dialogues « bad ass » peine grandement à convaincre, en dépit de son look de « Lonesome Cowboy ». Cependant les excellents seconds rôles rattrapent l’ensemble. Amy Madigan (Gone Baby Gone) dans le rôle de Mc Coy, une ancienne soldat devenue SDF qui va aider Cody. Rick Moranis à contre emploi dans le rôle de Billy Fish, manager narcissique d’Ellen. Trois personnages atypiques qui vont devoir se rendre au quartier général des Bombers au mépris du danger. La narration linéaire va droit à l’essentiel pour se focaliser sur les morceaux de bravoures des personnages. L’ancien scénariste de Sam Peckinpah transpose astucieusement les codes du Western dans son récit. La caractérisation de Cody, les territoires à traverser, le sauvetage d’Ellen inspiré de La prisonnière du désert, la conclusion du film … .

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À l’instar de Driver et Les guerriers de la nuit, Les rues de feu traduit l’affection du cinéaste pour les ambiances nocturnes urbaines et les personnages aux motivations anachroniques, en marge de leur environnement. Le tout sur un mode ludique influencé par le comic book. Une thématique qui le rapproche du John Carpenter de New York 1997 et du James Cameron de Terminator. Si Hill n’est pas aussi inspiré sur le plan visuel que ses confrères, sa mise en scène reste nerveuse et efficace. Le réalisateur va jusqu’à utiliser le « jump cut » sur un travelling, lors de scènes clés. Par ailleurs les transitions par balayages accentuent le côté bande dessinée de l’ensemble. Cependant, l’illisibilité du combat final gâche l’impact du climax et marque les limites du cinéaste dans l’approche scénique. Ce qui frappe le plus dans Les rues de feu, c’est la volonté du cinéaste de créer un univers original. L’esthétique « Rockabilly » des années 50, avec ses bikers, ses jeunes couples vêtus de robes chiffons et de chemises à carreaux au volant de grosses cylindrées, côtoie celle du vidéo clip des années 80. Avec ses tenues fluo, ses néons et son Hard Rock. Un parti pris esthétique casse gueule sur le papier, car tributaire d’une époque, les 80’s, réputée pour son mauvais goût. À l’écran le résultat de cette étonnante fusion fonctionne parfaitement, grâce à l’aspect délabré des décors et accessoires qui unifie l’ensemble de la direction artistique en lui conférant un aspect intemporel, souligné par le préambule « Another time…. another place ». Au détour d’une transition musicale ingénieuse, le cinéaste mélange pellicule et vidéo de façon visible, sans que cela nuise au propos du film. La traversée du bus par nos protagonistes en compagnie d’un groupe de soul, et le baiser sous la pluie, traduisent la croyance du cinéaste à l’égard de son univers postmoderne et de ses personnages aux archétypes intemporels.

Les Rues de feu 5Les rues de feu peut également se voir comme une variation autour des Guerriers de la nuit. Les concordances entre les deux longs métrages sont nombreuses. Des personnages iconiques devant traverser des territoires dangereux, des groupes caractérisés par leurs costumes, un récit linéaire se déroulant de nuit dans un cadre urbain intemporel, une influence de l’esthétique comics… . La transposition d’un récit mythologique, l’Anabase pour le film de 1979, le conte de fées pour celui de 1984, conclue ce parallèle. Doté d’un budget de 14 millions de dollars, le film sort en salles aux États Unis le 1er Juin 1984 et ne remboursa pas son budget. Malgré son échec critique et public, Joel Silver tenta sans succès de récupérer les droits pour continuer la trilogie chez 20th Century Fox. Ce qui n’empêchera pas Albert Pyun de tourner une suite officieuse en 2012 nommé Road to Hell avec Paré.

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Les Rues de feu ne rencontra le succès qu’au Japon. Le long métrage fut considéré par la presse locale comme l’un des dix meilleurs films de l’année. Les Kinema Junpo Awards lui remirent le prix du meilleur film étranger en 1985. Le long métrage fut aussi un triomphe public et reste à ce jour l’un des 100 plus grands succès du box office local. Les Rues de feu devient un film culte sur l’archipel nippon. Le film eut une immense influence sur la pop culture japonaise. Les animes Bubblegum Crisis, Megazone 23 et même Ken le survivant y firent référence. Les beat them all comme Final Fight ou Street of Rage reprirent des éléments initié par Walter Hill en mécaniques de Gameplay. Encore aujourd’hui le film continue d’influencer le paysage culturel du soleil levant comme en témoignent de nombreux manga, groupes de musiques ou même cinéastes comme Takashi Miike et Sono Sion.

Bien que moins abouti que Les Guerriers de la nuit, Les Rues de feu constitue une très belle réussite dans la carrière de Walter Hill. Un conte musical dont le postmodernisme de la démarche ne prend pas le dessus sur l’immersion du spectateur, et la croyance que porte le cinéaste vis à vis de son sujet. Ses défauts ne prennent jamais le pas sur plaisir jouissif et communicatif que procure le film. Sa destinée exceptionnelle et l’héritage culturel qu’il a laissé sur la pop culture ne fait que confirmer ce précepte : « Nul n’est prophète en son pays. »

FICHE FILM
 
Synopsis

La chanteuse Ellen Aim est enlevée par un gang de motards, les Bombers, mené par l'impitoyable Raven Shaddocks. Le sort d'Ellen repose alors sur des héros improbables : un soldat de fortune Tom Cody (Michael Paré) et son acolyte, la bagarreuse McCoy. Ils sont rejoints par Billy Fish, le manager d'Ellen, et le trio ainsi formé s'engouffre dans un univers de courses poursuites et de tueurs sans merci.