Les Fils de l’homme (Alfonso Cuarón, 2006)

de le 11/05/2013
 
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Il n’y a pas plus beau cinéma que celui qui, sous couvert d’une démonstration de mise en scène et d’une rigueur à tous les étages, entraîne chez le spectateur une intense réflexion sur sa condition d’être humain. Passé honteusement inaperçu lors de sa sortie en salles, alors qu’il s’agit clairement d’un des films les plus important des années 2000, Les Fils de l’homme représente à la fois un énorme challenge technique et une maîtrise totale de ce que doit être le cinéma : innover, impressionner, émerveiller, émouvoir, mais sans perdre de vue qu’une mise en scène est toujours au service d’une narration. Ce film confirme un tournant essentiel dans la carrière d’Alfonso Cuarón qui s’invite à la table des grands auteurs à l’ambition sans limites, tout en s’imposant comme un des films d’anticipation les plus incroyables jamais réalisés.

Le mexicain Alfonso Cuarón, membre éminent des 3 amigos avec Guillermo Del Toro et Alejandro González Iñárritu, s’est rapidement imposé comme un réalisateur à suivre, et ce en quatre films très différents : Sólo con tu pareja, La Petite princesse, De grandes espérances et Et… ta mère aussi! Mais rien n’annonçait l’ampleur qu’allait prendre la suite de sa carrière. Tout a commencé avec Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban, qui non content de complètement redéfinir les médiocres codes de la saga qu’avait mis en place Chris Colombus, se transformait en un film fantastique et d’épouvante assez stupéfiant. D’une franchise révolutionnée, Alfonso Cuarón s’est ensuite replongé dans ce projet plus personnel baptisé Les Fils de l’homme, bien qu’il s’agisse d’une adaptation, extrêmement remaniée, d’un roman de P. D. James. A l’arrivée, un film complexe, d’une richesse thématique et symbolique totalement escamotée à sa sortie par l’aspect « film de genre ». Pourtant, Les Fils de l’homme est une date dans l’histoire du cinéma d’anticipation. Tout d’abord car c’est peut-être la première fois qu’un futur proche parait aussi plausible. La raison est simple, Alfonso Cuarón ne se perd pas en explications fumeuses pour justifier la fin de la fertilité chez les femmes, et en laissant le soin au spectateur de décoder lui-même la chose, en y plaquant ses propres angoisses, cette réalité fictionnelle se voit nourrie au réel. D’autant plus que l’univers créé s’avère extrêmement proche du notre, visuellement, et que tout le propos social du film, extrêmement puissant, est lui également nourri de peurs très contemporaines. Les Fils de l’homme ressemble ainsi plus à un aperçu de notre avenir qu’à un film d’anticipation classique, et c’est clairement le coup de maître d’Alfonso Cuarón.

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Ce réalisme synthétise à lui tout seul le projet Les Fils de l’homme ainsi que l’angle d’approche de Cuarón. Un hyperréalisme total qui sème le trouble à chaque seconde dans l’esprit du spectateur intelligent dont le cerveau se retrouve tiraillé entre la certitude d’être face à une œuvre de fiction car les images proviennent d’un écran dans lequel évolue des figures connues, et l’impression étrange de faire un bon de quelques années en avant. Cette sensation, Alfonso Cuarón l’alimente par l’utilisation d’images presque subliminales. Des réfugiés dans des cages, des slogans révolutionnaires sur les murs, des détails dans le cadre, des images chocs qui ont marqué à vif le spectateur du XXème siècle (au sens large, pas seulement le spectateur de cinéma), autant d’éléments qui assurent le réalisme de la chose. Ainsi, par exemple, la vision de cette femme qui parle visiblement allemand, au milieu d’un récit dont l’arrière-plan est constitué en grande partie d’une chasse à l’étranger, va réveiller l’inconscient du spectateur qui fera lui-même le parallèle avec un des grands drames de notre histoire. Et il en va ainsi dans à peu près chaque séquence, créant une résonance qui dépasse allègrement la symbolique vulgaire ou la thèse altermondialiste de base. Par cette approche, Alfonso Cuarón questionne bien plus l’être humain et sa condition, son impact sur la planète et son évolution sociale, que n’importe quel documentaire cherchant à éveiller les consciences. Les Fils de l’homme a beau prendre la forme d’une aventure, voire d’un road movie, c’est avant tout un film qui provoque un effroi terrible dans son évocation d’un avenir tout à fait probable. Ce réalisme est également le fruit d’un procédé de mise en scène extrêmement élaboré. Alfonso Cuarón aborde l’exercice en poussant dans ses derniers retranchements l’utilisation de la caméra à l’épaule, créant là également le trouble. Le film ne ressemble en rien à un reportage de guerre, comme le fait par exemple Paul Greengrass, mais prend la forme d’une plongée immersive sur les talons des personnages. Le spectateur n’est plus témoin de l’action mais y prend part, et pour atteindre un tel degré d’immersion le réalisateur ne manque pas d’idées, développant quelque chose qu’il maîtrisait déjà sur ses précédents films : l’utilisation du plan séquence.

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L’idée est de créer un choc chez le spectateur, de le prendre directement aux tripes et de ne pas lui laisser le temps de questionner ce qui se déroule à l’écran. Un choc qui passe également par le fait d’éliminer par surprise des personnages annoncés comme principaux. Ces plans séquences sont nombreux dans Les Fils de l’homme, et ils représentent autant un tour de force technique, fruits d’une orchestration précise pour simuler le chaos (l’impression d’assister à une scène prise sur le vif est le résultat d’une construction en amont qui ne laisse aucune place au hasard), qu’une nécessité en terme de narration. Ces morceaux de cinéma titanesques, comme autant de démonstrations d’un savoir-faire, n’ont rien de gratuit et alimente tout un procédé narratif construit autour de l’immersion. Qu’il s’agisse de l’introduction, illustrant une situation chaotique dans laquelle la violence peut s’éveiller n’importe où et n’importe quand, y compris pendant un deuil national, de la séquence en bagnole, tour de force technologique à couper le souffle, ou la très longue scène dans le camp de Bexhill qui repousse les limites du possible en terme d’utilisation de la topographie, tout est à sa place. Alfonso Cuarón ne fait pas dans la démonstration, il fait dans le nécessaire, chacune de ces séquences, auxquelles s’en ajoutent d’innombrables (la scène de l’accouchement, autre prouesse de mise en scène), répond à une problématique précise au niveau du récit et ne pouvait être traitée autrement. La séquence de Bexhill est d’ailleurs à elle seule plus impressionnante que des décennies de films de guerre tant l’impression de se trouver projeté en pleine zone de combat est forte. Et si tout fonctionne aussi bien, c’est que le réalisateur, ayant touché du doigt cette technologie lors du tournage de son Harry Potter, n’hésite pas à faire appel aux effets numériques. Les Fils de l’homme représente parfaitement l’apport des effets visuels, comme cela est le cas chez David Fincher par exemple, car ils y sont invisibles et n’ont d’autre but que de servir à la fois la narration et la mise en scène. Ainsi, sans en avoir l’air, le film n’en est que plus impressionnant car il constitue un défi technique de chaque instant.

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Et tout ce savoir-faire, qui se retrouve également dans une fabuleuse direction d’acteurs, avec Clive Owen dans son meilleur rôle à ce jour par exemple, est en permanence au service d’un récit. Un récit qui emprunte aux grands récits mythologiques car il propose une relecture du voyage du héros, mais qui sous couvert de cette approche aborde l’être humain sous l’angle de la mise à nu totale. Loin de la vulgaire fable altermondialiste que certains pseudo-intellectuels de pacotille ont cru déceler, Les Fils de l’homme place le spectateur face à ses actes. Non pas pour lui donner une leçon mais pour l’inviter à réfléchir à certaines conséquences. Ainsi, le fait que la possible extinction de l’humanité soit le fruit d’une dysfonctionnement chez les femmes n’est pas un hasard, celui que l’espoir renaisse par une femme, noire qui plus est, non plus. Alfonso Cuarón jongle ici avec les philosophies de divers mouvements de libération, une certaine utopie, un rapport à la spiritualité et au symbolisme religieux, qu’il intègre parfaitement à son propos. Un propos qui ne guide jamais le spectateur mais lui donne suffisamment de cartes pour qu’il ait en main le nécessaire afin de construire sa propre idée. Ce désir de prendre le spectateur pour un être doué d’intelligence, chose de plus en plus rare au cinéma, se traduit autant dans cette volonté de ne pas trop en expliquer que dans la mise en place du film. Rien n’est trop appuyé, le background d’un personnage se comprend aisément en un seul plan (un regard, une photo, une parole…) et nait ainsi une fluidité dans la narration débarrassée de tout élément pouvant l’alourdir. Même la musique, pourtant très présente, alimente le récit. Les êtres y sont blessés, symboles d’une humanité qui l’est tout autant, asservie par un choc émotionnel, et c’est dans l’espoir qu’ils vont s’éveiller, renaître, et ainsi se construire en tant qu’êtres humains. Derrière l’imagerie grisâtre, l’espoir est le moteur des Fils de l’homme, car malgré tout Alfonso Cuarón est un optimiste. Et il se traduit dans les détails, de cette grossesse miraculeuse à ce cousin richissime sauvant les plus gigantesques œuvres d’art. Mais cet espoir est mince, et il est d’autant plus précieux. Cette prise de conscience que provoque Les Fils de l’homme, purement et simplement par la mécanique du cinéma, en fait une date essentielle et un film qui mérite une vraie réhabilitation car sa puissance évocatrice est une rareté inestimable.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans une société futuriste où les êtres humains ne parviennent plus à se reproduire, l'annonce de la mort de la plus jeune personne, âgée de 18 ans, met la population en émoi. Au même moment, une femme tombe enceinte - un fait qui ne s'est pas produit depuis une vingtaine d'années - et devient par la même occasion la personne la plus enviée et la plus recherchée de la Terre. Un homme est chargé de sa protection...