Les Délices de Tokyo (Naomi Kawase, 2015)

de le 28/01/2016
 
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Depuis 20 ans, Naomi Kawase crée une œuvre complexe, radicale, souvent très exigeante. Et ce dans la fiction comme dans le documentaire. Avec Les Délices de Tokyo, elle signe un beau film, presque « classique » et cette fois très accessible. En abordant un univers urbain, en observant Tokyo, la réalisatrice évolue considérablement mais garde cette propension à délivrer une émotion à fleur de peau.

Les délices de Tokyo 1Nul n’est prophète en son pays. Et certainement pas Naomi Kawase, noble représentante du pays du soleil levant au Festival de Cannes depuis de longues années. Pourtant, avec Les Délices de Tokyo, elle s’adresse directement au peuple japonais, au grand public, autant par son sujet que par la forme qu’elle choisit. En effet, après ses hypnotisantes odyssées spirituelles, toujours très contemplatives, elle aborde son nouveau film selon un mode de narration moins radical. Et elle tisse tout en douceur un véritable mélodrame, presque commercial dans sa structure et ses thématiques. Pour autant, elle ne délaisse pas ses obsessions, de la notion d’héritage à la famille, en passant par le rapport intime à la nature.

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Les Délices de Tokyo possède pour vecteur narratif les dorayakis, une pâtisserie japonaise composée de deux éléments : des pancakes et de la pâte de haricots rouges. Une fusion entre ces deux éléments pour aboutir à un élément nouveau, chacun devant être parfait pour créer une harmonie. Et plus qu’une ode à la gastronomie, il faut y voir une illustration purement symbolique du propos qui se cache derrière. Chacun de ces éléments trouve en écho un personnage, avec d’un côté Tokue et de l’autre Sentaro, la présence des deux étant nécessaire à créer une harmonie dans cet univers. Le nouveau film de Naomi Kawase vise ainsi une forme d’universalité dans cette notion, retrouvant ainsi la spiritualité de ses précédents travaux, chaque élément de l’univers nécessitant la présence de l’autre afin de trouver l’équilibre. Mais plus qu’une simple thèse, Les Délices de Tokyo utilise ce message pour confronter la société japonaise à ses failles. Et en particulier le rejet de l’autre s’il présente des faiblesses. Véritable ode à la différence et à l’acceptation, voire à la nécessité, de l’autre, le film utilise ainsi cette petite échoppe comme univers miniature où les être esseulés vont se reconstruire les uns au contact des autres.

Les delices de Tokyo 3Les Délices de Tokyo est par ailleurs un film qui adopte une structure en deux parties. La première se concentre justement sur la rencontre et sur la cuisine, usant d’une mise en scène sensitive héritée du documentaire, multipliant les plans serrés illustratifs sur la cuisson des aliments. Tandis que la seconde s’impose comme du pur mélodrame s’articulant essentiellement autour de séquences de dialogue. C’est sans doute le plus gros reproche qu’il est possible de faire à Naomi Kawase pour son nouveau film. Une dramaturgie qui s’articule sur des tunnels de dialogues et une utilisation de la voix off, procédés lourds et finalement assez peu élégants en comparaison de tout ce qu’elle parvient à communiquer simplement par l’image (et le mixage son).

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En résulte une seconde partie extrêmement chargée en émotion, et en révélation quant au caractère fondamentalement tragique des trois personnages du film. En cela, Les Délices de Tokyo remplit son contrat de « mélodrame classique » pour le grand public japonais. Ce n’est pourtant pas là qu’il se montre le plus intéressant, tout du moins dans sa seconde partie. La première étant clairement la plus forte via son procédé filmique. C’est tout simplement quand, dans le semi-tumulte tokyoïte, Naomi Kawase s’attarde sur ce personnage lunaire qui parle aux arbres et voit une âme en chaque chose. La présence des cerisiers en fleurs n’est donc pas une simple coquetterie mais elle souligne l’importance fondamentale, y compris en milieu urbain, de la communion avec la Nature. Une communion sans laquelle les existences sont bien mornes et programmatiques. Et peu importent les quelques infirmités, déformations physiques ou autres différences, l’avenir passe inéluctablement par l’héritage des sages. Pas simplement pour leur technique, mais pour un savoir plus important que toutes les recettes du monde : trouver sa place afin de participer à l’équilibre des choses, et rendre à sa manière le monde un peu meilleur. C’est ce que parvient à capter parfaitement Naomi Kawase, et ce qui fait de ce « petit » film délicat une œuvre importante.

FICHE FILM
 
Réalisateur
Genre
Date De Sortie
Scénariste
Monteur
Directeur Photo
Compositeur
Distributeur
Synopsis

Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaises qui se composent de deux pancakes fourrés de pâte de haricots rouges confits, « AN ».
Tokue, une femme de 70 ans, va tenter de convaincre Sentaro, le vendeur de dorayakis, de l’embaucher.
Tokue a le secret d’une pâte exquise et la petite échoppe devient un endroit incontournable...