Les Crimes de Snowtown (Justin Kurzel, 2011)

de le 01/12/2016
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Avant de mettre en scène Shakespeare ou la saga vidéoludique Assassin’s Creed, l’australien Justin Kurzel s’était fait remarquer il y a quelques années à la Semaine de la Critique à Cannes avec Les Crimes de Snowtown, un étrange biopic sous forme de thriller âpre et brutal, tellement désespéré que son naturalisme finit par créer un véritable malaise. Un choc.

les-crimes-de-snowtown-1L’Australie produit des cinéastes exceptionnels. George Miller, Peter Weir, Alex Proyas, John Hillcoat, Andrew Dominik… et plus récemment David Michôd. S’il évoluent tous dans des formes de cinéma très différentes, leurs styles sont tous percutants, très marqués et travaillés, et ce qu’il s’agisse de productions modestes ou de gros budgets. En 2011, un an à peine après la « naissance » de David Michôd avec l’impressionnant Animal Kingdom, voici que débarque un certain Justin Kurzel. Un quasi inconnu, bien que son court métrage d’étudiant, Blue Tongue, soit passé auparavant par la Semaine de la Critique. Pour son premier long métrage, Les Crimes de Snowtown, il va s’appuyer sur l’histoire vraie d’une série de meurtres perpétués dans les années 90 dans le Sud de l’Australie. Une histoire sordide qui plonge au cœur d’une population de laissés pour compte, cibles naturelles de prédateurs amoraux.

les-crimes-de-snowtown-2

En effet, si le simple sujet de cette série de meurtres était déjà bien glauque, tout ce qui va mener cet adolescent à suivre la trace des tueurs jusqu’à devenir l’un d’eux s’avère encore plus sordide. Les Crimes de Snowtown est une odyssée ancrée dans la pire des misères sociales. Le décor est pire que toutes les plongées dans les familles white trash qu’offre la TV poubelle. Ici, les familles sont disloquées, extrêmement pauvres et les enfants sont abusés sexuellement. Par des proches mais également par des membres de leur propre famille. Le traitement adopté par Justin Kurzel, d’abord à distance et de façon elliptique via des plans sur des visages qui vrillent les tripes, puis frontalement jusqu’à la nausée, est d’une efficacité redoutable. Au plus le film avance, au plus l’horreur prend de la place, jusqu’à littéralement avaler tous les personnages apparaissant dans ce terrible récit. Mais ce qui intéresse particulièrement l’auteur dans cette histoire de monstres « ordinaires », c’est la mécanique impitoyable qui brise les êtres et les pousse à devenir leur propre bourreau.

les-crimes-de-snowtown-3Avec une approche filmique qui ne laisse aucune place à la fantaisie, mais préfère le cadre d’un naturalisme glacial, Justin Kurzel avance méthodiquement. Il montre l’horreur, fait apparaitre un sauveur, mais qui n’est autre qu’une créature démoniaque à la figure de poupon. La démonstration est perverse et vient titiller la morale. Quand ce type s’attaque à des pédophiles du coin, optant pour sa propre justice face à des institutions délaissant les plus démunis, il parait presque sympathique. Un sauveur pour ces enfants détruits par un autre monstre. Mais au fur et à mesure que son visage se décompose en celui d’un dangereux psychopathe, toutes ces certitudes volent en éclats. Apparait alors la lente, méthodique et infernale mécanique de la manipulation. Et Jamie, victime tragique lors de la mise en place du récit, s’enfonce peu à peu dans les griffes de John. Justin Kurzel fait preuve d’un talent certain pour capter, au détour de séquences parfois anodines, ce terrifiant lâcher prise.

les-crimes-de-snowtown-4

Comme a pu le faire Michael Haneke dans un autre registre, Les Crimes de Snowtown analyse l’ascension du mal dans un quotidien propice. Il le fait avec justesse, sans la moindre dose de glamour. Sans sublimer la violence. Simplement en la filmant telle qu’elle est : crue, amorale et gerbante. On pourrait reprocher à Justin Kurzel de parfois en faire trop. Trop sordide, des personnages poussés trop loin, des séquences de torture trop étirées, trop d’errances dans sa narration. Pourtant, il accouche d’un morceau de cinéma extrêmement cohérent avec son discours. Sans chichis, sans brosser le spectateur dans le sens du poil, en lui mettant le nez dans la merde. Le résultat est peut-être un peu long parfois, un peu trop bavard. Mais pour un premier essai, on est proches d’un petit coup de maître tant Les Crimes de Snowtown s’avère douloureux mais ne se contente pas d’exposer méthodiquement des faits sordides. Son analyse, très loin d’un cours théorique, de l’influence d’un monstre tel que John Bunting sur un être aussi fragilisé que Jamie, est fascinante. Le plus effrayant est que ce pauvre adolescent ne semble pas avoir d’autre choix. En cela l’écriture du scénario s’avère redoutable, car cette lente descente aux enfers parait tout à fait naturelle, bien que parfois relativement confuse quand les personnages se multiplient puis disparaissent.

les-crimes-de-snowtown-5Le plus fort reste le portrait de cet homme et le pouvoir de fascination qu’il va exercer sur une communauté, qu’il va réussir à pourrir de l’intérieur sans que personne ne réussisse à mettre en doute le bien-fondé de ses propos de plus en plus extrêmes (chronologiquement ses cibles sont les pédophiles, puis les homosexuels, puis les toxicomanes et les « faibles »). Pour apporter du corps et ce qu’il faut de nuance à ce personnage de monstre manipulateur, Daniel Henshall livre une prestation glaçante. A l’extrême opposé de celle, toute en sensibilité, de Lucas Pittaway dont on observe médusés la lente agonie psychologique et la transformation en assistant du vampire. Le plus terrifiant étant bien entendu que tout est bel et bien réel…

FICHE FILM
 
Synopsis

Jamie, 16 ans, vit avec sa mère, dans une banlieue où règne chômage et abus sexuels. Sa vie change lorsque John Bunting débarque dans leurs vies. Charismatique, passionnant, Jamie l’admire comme le père qu’il n’a pas connu.
Il mettra du temps à comprendre que son mentor est un tueur en série, le plus dangereux qu’ait connu l’Australie…