Les 8 salopards (Quentin Tarantino, 2015)

de le 06/01/2016
 
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Expression galvaudée et tellement tournée en ridicule qu’elle en a perdu tout son sens, « le film de la maturité » est pourtant celle qui s’applique le plus naturellement à ces 8 salopards. Pour son passage à l’âge adulte, Quentin Tarantino n’emprunte pas une voie facile. Celle du huis clos, de la fresque avoisinant les 3 heures, d’un tournage épique et d’une multiplication de personnages. A la fois fondamentalement « tarantinien » et profondément nouveau, Les 8 salopards s’impose comme un classique en puissance.

THE HATEFUL EIGHTJusqu’à présent, le cinéma de Quentin Tarantino avait ceci de passionnant qu’il recrachait par touches savantes toute la cinéphilie de son auteur afin de développer une matière filmique toute neuve. Avec Les 8 salopards, ce cinéma achève sa mutation. Une mutation qui, étrangement, le ramène à ses débuts éclatants, ceux du déjà immense Reservoir Dogs. Le film avait beau être une relecture du City on Fire de Ringo Lam, Tarantino en faisait un huis clos paranoïaque dans la veine du cinéma de John Carpenter, notamment Assaut et The Thing. La filiation se retrouve logiquement dans son huitième opus, de façon on ne peut plus claire. Qu’il s’agisse de la ligne générale du récit, de l’environnement enneigé en pleine tempête, de la présence de Kurt Russell devant la caméra et d’Ennio Morricone à la bande originale, il est difficile de passez à côté de l’intention. Sauf que cette fois, il ne s’agit pas de rendre hommage ou d’emprunter des éléments, mais de s’inscrire dans un courant cinématographique.

THE HATEFUL EIGHT

Du western, Carpenter, là encore le message est assez clair. Il s’agit d’aborder frontalement l’histoire américaine, l’héritage de la violence, les fondations sanglantes d’une nation et d’une philosophie, et ce à travers un dispositif ouvertement « classique ». En s’appuyant sur Carpenter, Quentin Tarantino s’appuie naturellement sur John Ford et Howard Hawks, et pas simplement le temps d’un plan pour payer son tribute. Apaisé, Tarantino s’appuie sur ses aînés pour créer. Le temps de son cinéma pop s’achève dans un maelstrom. L’humour s’affine, se fait incisif. Tout ici est mis en place pour que la caméra oriente le récit, qui vaut bien plus que pour son relatif « twist » assez attendu. La science du dialogue – car il en arrive à un niveau tel qu’il ne peut s’agir que de science – fait des ravages. Les 8 salopards devient un thriller incroyable, une chasse aux faux semblants et une plongée paranoïaque opposant les racines de la nature américaine. Le souvenir encore amer de la guerre entre le Nord et le Sud, la haine entre blancs, noirs et mexicains, le sort réservé aux femmes… Le huitième film de Quentin Tarantino est probablement celui qui entre le plus ouvertement dans un discours politique et social. Il le fait brutalement, par la violence de certaines lignes de dialogue et par celle, extrêmement graphique voire carrément gore qui vient tacher l’écran. Mais il le fait également avec la sérénité du metteur en scène parfaitement sur de lui, maître indiscutable de ses outils d’artisan, enfin capable de véritablement prendre son temps.

THE HATEFUL EIGHTIl fait durer ses plans, étire le temps, et ne joue plus sur des effets parfois faciles. Ainsi, tout en déclamant un discours hautement critique sur la terre qu’il foule, sur comment cette société s’est bâtie (pour faire simple, dans le sang des plus faibles), il construit une œuvre au suspense escaladant comme s’il n’avait aucune limite, pour littéralement exploser dans un déluge de balles, de sang et de bouts de cervelle éparpillés. Dans un décor quasi unique qu’il explore dans les moindre recoins, tout en y laissant des zones d’ombres utiles au déroulement de l’intrigue, il passe haut la main le terrible test du huis clos et ne tombe pas dans le piège d’une sorte de théâtre filmé. Alors évidemment, l’action est présente avec parcimonie, mais au même titre que l’humour elle est amenée avec intelligence et une forme de délicatesse. Et si Quentin Tarantino a plus ou moins toujours été un réalisateur imposant, voire impressionnant, cette maîtrise qui lui permet d’être serein et maître à bord, à tel point qu’il peut se permettre de livrer un film très grave, très noir et même pessimiste, témoigne d’une franche évolution chez l’artiste.

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Ce qui n’a pas changé, c’est son incroyable talent de directeur d’acteurs et ses choix de casting. Tout le monde semble faire ce métier pour avoir pu jouer dans ce film, d’un Kurt Russell impérial à une Jennifer Jason Leigh toujours sur le fil, en passant par un Tim Roth cabotin et un Bruce Dern acariâtre (mais presque touchant malgré tout), ou un Walton Goggins tout simplement génial. Mais la palme revient à Samuel L. Jackson, tout bonnement immense, comme toujours chez son pote Tarantino. Mais il élève encore le niveau, bénéficiant probablement du personnage le plus intéressant de toute cette bande de tarés. Avec notamment une séquence de flashback conté extraordinaire de cruauté. D’ailleurs, le réalisateur s’est également apaisé au niveau de la déstructuration de son récit, presque linéaire ici. Il s’autorise parfois quelques petites fantaisies, de ralentis outranciers à cette séquence dans laquelle il intervient via sa voix off, prenant à parti le spectateur. Ou encore cette séquence entière de flashback permettant de relire une des scènes d’exposition à travers un autre angle. On retrouve bien entendu quelques plans signature, comme cette plongée verticale permettant de dévoiler la topographie des lieux en suivant des personnages.

THE HATEFUL EIGHTMais Les 8 salopards, c’est également un festin visuel. Qu’il shoote des étendues enneigées du Wyoming ou des personnages se gueulant dessus dans une auberge, c’est toujours d’une beauté et d’une justesse dans la composition des cadres qui impressionne. Il y a quelque chose de très beau dans sa façon d’abandonner peu à peu les plans très serrés sur les visages des personnages au fur et à mesure que des relations se tissent entre eux, le cadre s’ouvrant tout en restant finalement très anxiogène. Et le temps d’un final terrible, il scelle définitivement sa nature de cinéaste et d’auteur, celle dans la veine de Carpenter, mais également de Ringo Lam et Sam Peckinpah. Quentin Tarantino prouve qu’il est capable de pondre une œuvre de bonhomme, mature, intelligente, engagée, sans second degré et noire comme la mort. C’est brillant et ça lui va très bien, aussi bien que la mélodie presque horrifique de Morricone sied à ses images.

FICHE FILM
 
Synopsis

Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons. L’un de ces huit salopards n’est pas celui qu’il prétend être ; il y a fort à parier que tout le monde ne sortira pas vivant de l’auberge de Minnie…