Le Vent se lève (Hayao Miyazaki, 2013)

de le 29/10/2013
 
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Après 10 films, dont 9 peuvent se targuer d’être des œuvres majeures du cinéma d’animation, Hayao Miyazaki réalise avec Le Vent se lève ce qui restera son dernier en tant que réalisateur. Un film testament pour le maître ayant annoncé sa retraite, à 72 ans, et un ultime chef d’œuvre. Délaissant quelque peu la fantaisie qui aura rythmé toute sa carrière, il livre sans doute son film le plus personnel, se livrant frontalement, dans ce qui restera comme une des plus belles et complexes histoires d’amour au cinéma, tout en prolongeant de façon inattendue la longue réflexion sur la puissance des rêves.

Le cinéma de Hayao Miyazaki a toujours été essentiellement ancré dans le fantastique. Il faut remonter à son premier film, Le Château de Cagliostro en 1979, pour tomber sur un récit essentiellement ancré dans le « réel ». Le Vent se lève est donc, en quelque sorte, une façon de boucler la boucle, en laissant de côté pour conclure toutes ces créatures mythiques, ces bâtiments s’élevant dans les airs, ces monstres imaginaires. Un retour au réel pour parler une dernière fois de sa grande passion pour l’aviation – ou le vol de façon plus générale – à travers un film qui emprunte au biopic mais qui s’amuse à remodeler le réel pour créer une dernière œuvre gardant de nombreux relents fantaisistes. Dès les premières images, un vol du jeune Jiro, les créatures miyazakiennes s’invitent à la fête à travers le design de son avion et ses ailes se terminant par des plumes. Un vol fantasmé, lourd de sens et prémonitoire dans la multitude de symboles qu’il développe, faisant évoluer le rêve vers le cauchemar. Un axe tout entier du Vent se lève se trouve dans cette séquence inaugurale, à savoir tout le discours concernant le rapport entre l’ambition et les rêves, et les sacrifices humains qu’il peut engendrer. Le Vent se lève est un film grave, loin de la fable mais évoluant sur le terrain du mélodrame, sous la forme d’une gigantesque fresque.

LE VENT SE LEVE un film de Hayao Miyazaki au cin?ma le 22 Janvier 2014

D’une certaine manière, Le Vent se lève, dans le ton de sa première partie, rappelle un autre chef d’œuvre du studio Ghibli : Le Tombeau des lucioles. Il en est d’ailleurs tout aussi proche dans le tourbillon émotionnel qu’il finit par provoquer suite aux retrouvailles entre Jiro et Naoko, une relation qui sert de structure principale à toute la seconde partie du film. Cette relation, c’est sans doute la plus belle histoire d’amour jamais mise en scène par Hayao Miyazaki qui y concentre cette fois toute son énergie. Il y aborde ici un motif dramatique extrêmement classique, à savoir l’impossibilité pour un génie de vivre une histoire d’amour comme les autres, pleinement. Et pour cela, Miyazaki dresse méthodiquement un portrait historique du Japon entre deux guerres mondiales. Un écrin formidable car tout le parcours de Jiro s’avère hanté par ce que le spectateur un brin curieux sait déjà : sa carrière dans l’ingénierie aéronavale et son génie pour le design l’amèneront à créer le Mitsubishi A6M Zero, soit le chasseur japonais le plus produit durant la seconde guerre mondiale, fleuron de la flotte japonaise pendant l’attaque de Pearl Harbour et avion le plus utilisé par les kamikazes.

LE VENT SE LEVE un film de Hayao Miyazaki au cin?ma le 22 Janvier 2014C’est donc la mort qui hante tout le récit, de par sa conclusion attendue donc, la création d’un engin de mort révolutionnaire, mais également celle due aux tremblements de terre ou épidémies qui ont marqué cette période. Le récit couvre ainsi une période temporelle qui lui permet d’aborder le tremblement de terre de 1923 de Kantō, avec près de 150000 morts et des centaines de milliers de bâtiments détruits, les répercutions économiques de la grande dépression, et l’armement massif en vue de l’entrée en guerre. L’air de rien, à grands coups d’ellipses savantes n’affectant en rien l’ampleur du projet, Hayao Miyazaki livre ce qui restera comme un des plus beaux films historiques sur l’histoire de l’archipel nippon. Cela grâce à une écriture précise et détaillée, tous les éléments étant parfaitement intégrés à la narration. La beauté de la chose tient du traitement visuel de chaque évènement, caractérisé à la manière d’une manifestation monstrueuse, comme autant de visions cauchemardesques d’un chaos bien réel. Pour autant, si le background est d’une noirceur assez terrible, Le Vent se lève reste un film lumineux, tout simplement grâce au point de vue choisi, celui de Jiro, un homme dont le moteur reste le rêve jusqu’à la fin. Une lumière qui nait tout autant de la palette graphique de l’auteur, dont chaque plan ressemble de plus en plus à une toile impressionniste, dans laquelle la perfection de l’animation peut alors se déployer.

LE VENT SE LEVE un film de Hayao Miyazaki au cin?ma le 22 Janvier 2014

[quote]Le vent se lève, il faut tenter de vivre.

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Cette citation des dernières strophes du Cimetière marin de Paul Valéry rythme le film. Chaque évènement majeur dans le parcours du héros se trouve rythmé par d’énormes bourrasques, comme si c’était le souffle de la vie qui poussait le personnage. En cela, Le Vent se lève est un film rempli d’optimisme. C’est l’espoir, le rêve et la passion qui nourrisse sa progression dramatique. Hayao Miyazaki s’y cache un peu dans chaque personnage, qu’il s’agisse du rêveur génial, Jiro, ou bien sur dans le mentor Caproni, parlant de sa dernière création avant de se retirer de ce monde des rêves. Quelque part crépusculaire, cet ultime chef d’œuvre conjugue des visions passionnées. Celle pour les engins volants, ramenant directement à l’enfance (« les avions sont des rêves auxquels les ingénieurs donnent une forme ») autant qu’à l’évocation de la liberté qui les accompagne, mais également une vision de l’amour, pièce angulaire de l’œuvre de Miyazaki. Le sentiment amoureux a toujours été présent dans son œuvre mais prend ici une dimension dramatique inattendue, car extrêmement adulte, et donc très cruelle. Un amour traité avec toute la pudeur et la poésie nécessaire, construit avec une délicatesse de chaque instant, à tel point qu’il est impossible de ne pas y croire.

LE VENT SE LEVE un film de Hayao Miyazaki au cin?ma le 22 Janvier 2014Hayao Miyazaki fait preuve d’une sagesse et d’une lucidité incroyable au moment de dessiner chaque trait, chaque rencontre, chaque parole et chaque acte. Qu’il parle d’amour ou de l’évolution technologique du Japon, il tape à chaque fois dans le mille. Il impressionne carrément dès qu’il s’agit de traiter l’émotion, utilisant pour cela un découpage d’une précision implacable, aménageant les silences nécessaires pour laisser ensuite s’exprimer la composition magistrale de Joe Hisaishi. La conséquence est logique, Le Vent se lève est un film bouleversant, car de l’intime il vogue à nouveau vers le propos universel, s’adressant directement au cœur de chaque spectateur. A la fois pour le rompre, mais ensuite pour réanimer par l’espoir qui berce son récit. Tout y est paradoxal, de la nécessité pour Jiro de construire une famille face à l’impossibilité de s’y épanouir, de cet amour auquel s’oppose la passion pour l’aviation, répondant à cet « homme bon » qui va construire la machine de guerre la plus terrible de son pays. Impossible de résister aux paroles de Nahoko l’implorant de vivre sa vie et ses rêves, ou à cette vision de milliers d’avions s’élevant dans le ciel tels des étoiles, portant des hommes qui ne reviendront jamais. Le Vent se lève est une œuvre complexe, nostalgique, vaste réflexion sur le temps et la passion des hommes, où quand conscience et existence se conjuguent enfin. Ceci au terme d’une fresque bouleversante qui laissera une trace indélébile, pour conclure de la plus belle des façons l’œuvre d’un des cinéastes les plus importants de notre temps.

FICHE FILM
 
Synopsis

Inspiré par le fameux concepteur d'avions Giovanni Caproni, Jiro rêve de voler et de dessiner de magnifiques avions. Mais sa mauvaise vue l'empêche de devenir pilote, et il se fait engager dans le département aéronautique d'une importante entreprise d'ingénierie en 1927. Son génie l'impose rapidement comme l'un des plus grands ingénieurs du monde.

LE VENT SE LÈVE raconte une grande partie de sa vie et dépeint les événements historiques clés qui ont profondément influencé le cours de son existence, dont le séisme de Kanto en 1923, la Grande Dépression, l'épidémie de tuberculose et l'entrée en guerre du Japon. Jiro connaîtra l'amour avec Nahoko et l'amitié avec son collègue Honjo. Inventeur extraordinaire, il fera entrer l'aviation dans une ère nouvelle.