Le Privé (Robert Altman, 1973)

de le 29/06/2017
 
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A l’occasion de la ressortie en salle du Privé (The Long Goodbye) dans une très belle copie restaurée, nous revenons sur la manière dont Robert Altman détourne les codes du film noir qui ont imprégné l’imaginaire collectif. En s’écartant de la mouvance néo-noir, Altman propose une relecture des films de détective que ne ressemble à aucun autre si ce n’est à ses propres oeuvres antérieures. Le flegme plutôt que le mythe, l’humour pince-sans-rire au lieu du suspens, un doux lyrisme qui se partage entre paysages ruraux et urbains dont résulte un décalage, voire un sacré rafraîchissement, à un genre immortalisé par l’âge d’or d’Hollywood. Paroxysme d’un genre qui n’en est pas vraiment un, Le Privé est non seulement une réussite dans la filmographie de son auteur mais un film unique qui dresse un sublime portrait doux-amer de son époque.

Le Privé pourrait commencer comme un Breakfast at Tiffany’s au masculin dans lequel un chat roux vient réveiller un protagoniste encore terrassé par ses excès de la veille. Sauf que nous ne sommes pas dans l’imagerie colorée et new-yorkaise de Blake Edwards mais chez Robert Altman qui filme un Los Angeles nocturne sublimé par la photographie d’une noirceur dégoulinante saillie de flashs de lumière de Vilmos Zsigmond et accompagné du jazz mélancolique de John Williams. Ce personnage n’est autre que Philip Marlowe, figure emblématique des polars de Raymond Chandler et véritable icône du film noir sous les traits d’Humphrey Bogart (Le Grand Sommeil de Howard Hawks, 1946).

Au contraire du Chinatown de Roman Polanski (1974) ou de certains films d’Alan J. Pakula, Le Privé est un néo-noir non pas pour sa date de production postérieure au genre initial mais bien parce qu’il le réactualise. Le génie, n’ayons pas peur des mots, d’Altman est de réemployer cet illustre protagoniste tout en transgressant allègrement et en toute quiétude les codes du film noir. S’ancrant dans le Los Angeles schizophrène des années 70 entre le désenchantement du rêve hippie et les inégalités galopantes de cette Amérique vu à travers les « Community Gates », ces résidences de banlieue chics et refermées sur elles-même.

Altman opère donc une relecture du mythe de Philip Marlowe et de la figure du détective en se débarrassant de tous les symboles inhérents au genre comme l’attirail du détective (il n’est pas armé et ne porte pas de chapeau par exemple) ainsi qu’un désintérêt explicite pour toute l’intrigue policière. Marlowe, interprété par un Eliott Gould parfaitement lunaire et flegmatique, est une fenêtre sur un monde qui ne tourne plus rond, une société en perpétuel changement et que ne cesse de se chercher. Il compte moins pour Altman de mettre en scène cette enquête complexe et fumeuse que de montrer un personnage complètement déphasé avec son temps comme si le Marlowe de Bogart se réveillait trente ans plus tard avec une gigantesque gueule de bois. Le cinéaste ne conserve que la substantifique moelle du détective c’est à dire l’homme seul à la recherche de la vérité, le marginal qui regarde toutes les couches de la société tel un sociologue se confrontant aux mafieux, aux hippies ainsi qu’à la bourgeoisie vivant recluse, hors de toute réalité sociale. Or, si le Marlowe version Altman/Gould est bien isolé et en marge, le personnage est également déconnecté de tout ancrage réel et réaliste rendant ainsi toute gravité des enjeux inopérante car il n’a aucune réelle conviction tout comme cette description méticuleuse des classes sociales semble se construire malgré lui.

De cette actualisation, c’est la touche d’Altman qui frappe tant il y a quelque chose d’à côté de la plaque, qu’il s’agisse du personnage ou de la mise en scène. Il ajoute dans ce travail de modernisation du film noir une forme d’absurdité cartoonesque auquel le corps de clown volubile de Gould s’accorde totalement. Marlowe devient un loser qui n’est plus accompagné d’une femme fatale mais de son chat comme seul compagnon. Il erre, plane et semble complètement passif, sa résignation achève le portrait résigné d’un pseudo-détective plus fataliste que pragmatique sur l’état de la société dans laquelle il vit. D’où son éternel « It’s ok with me » en enchaînant compulsivement les cigarettes, Marlowe devient alors une figure totalement anachronique qui s’accommode du monde dans lequel il vit sans jamais y être pleinement intégré. Il est tout au long du film le dindon de la farce se faisant manipuler tour à tour par son vieil ami Terry Lennox ou la vénéneuse Ellen Wade, bousculé par des flics abusant de leur pouvoir ou d’un groupe de mafieux ridicules et incompétents.

Altman évacue toute idée de tension ou de suspens, jouant sur des subtiles variations de situations s’enchaînant avec une fluidité surprenante comme une lente expiration que rien ne peut perturber. Jamais Le Privé ne cherche le rebondissement ou la surprise, les ressorts de l’affaire policière ne constituent pas le corps du récit mais sont des prétextes à une formidable galerie de personnage tels l’écrivain alcoolique joué par un fabuleux Sterling Hayden (et peut-être le seul lien direct entre cette œuvre et le film noir), une bande de hippies voisines de Marlowe, un chef de clinique d’une inquiétante rigidité et surtout un hilarant gardien de résidence imitant les stars de l’âge d’or Hollywoodien. Ce rythme parfaitement atonal s’incarne également par les ritournelles de John Williams rejouant inlassablement le même thème qu’il adapte à chaque lieu ou ambiance, à travers cela le film déploie son atmosphère planante, paisible et mélancolique malgré le tumulte qui s’abat sur Marlowe.

Le désintérêt de l’intrigue et la passivité du personnage sont magnifiés par la mise en scène d’Altman dont la relation avec le directeur de la photographie Vilmos Zsigmond fait des merveilles. La caméra d’Altman semble elle aussi complètement hors-sujet ne captant jamais ce que le spectateur s’attend à voir préférant toujours montrer le personnage qui écoute plutôt que celui qui parle ou alors s’attardant sur un détail parfaitement insignifiant mais mettant tous les éléments d’un plan sur un pied d’égalité. Cette superposition trouve son paroxysme dans d’interminables jeux de miroirs et de reflets dans lesquels le paysage et les personnages se confondent de manière si abstraite qu’on jurerait avoir une surimpression sous les yeux. Rarement Zsigmond n’aura autant expérimenté sur un film, « flashant » sa pellicule afin d’obtenir un grain et une épaisseur dans la lumière toute particulière, Le Privé brille par l’éclat de ses contrastes notamment dans les scènes de nuit où de rares sources lumineuses (un phare ou un lampadaire) surgissent de l’obscurité et enrichissent des noirs d’une intense profondeur.

Multipliant les couches de lecture (historiques, sociologiques, génériques), Le Privé est un film inoubliable dont l’audace est enfin mise en valeur par une restauration digne de ce nom (au cinéma distribué par Park Circus et en Blu-Ray chez Potemkine en France) et qui prouve une fois de plus que Robert Altman est un des auteurs américains les plus précieux de la seconde partie du XXème siècle. En revisitant aussi bien le western (John McCabe), le film choral (Nashville), le drame familial (Trois Femmes) ou le pamphlet militaire (M.A.S.H.), Altman s’est construit une filmographie d’une richesse inouïe que Le Privé vient parachever dans un geste à la fois complexe et profondément ludique (voir la résolution complètement désintéressé et grand-guignolesque de l’intrigue). Altman offre un personnage de Marlowe comme on ne l’avait jamais vu, subissant pendant tout le film (excepté un truand néophyte qu’il mène par le bout du nez) et trouvant la solution dans un ras-le-bol final qui n’est autre que l’expression de son incapacité à comprendre le monde qui l’entoure. Le Privé est un néo-noir enfumé inégalable et inégalé dont seul le Inherent Vice de Paul Thomas Anderson (bien aidé par le roman de Thomas Pynchon certes) peut prétendre être un digne successeur dans cette manière anarchique et démesurée de mettre en scène une figure anachronique embarquée dans une affaire absurde et grotesque qui le dépasse.

FICHE FILM
 
Synopsis

En pleine nuit, Terry Lennox demande à son ami Philip Marlowe, un détective privé, de le conduire de toute urgence au Mexique. Ce dernier accepte, mais à son retour il est fraîchement accueilli par la police. Sylvia, l'épouse de Lennox, a en effet été retrouvée assassinée et Marlowe est inculpé pour meurtre.