Le Pont des espions (Steven Spielberg, 2015)

de le 16/11/2015
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Subtil et intelligent, le nouveau film de Steven Spielberg écrit par les frères Coen est une lueur inespérée dans le contexte particulier de sa sortie en France. Porté par un Tom Hanks des grands jours et un surprenant Mark Rylance, Le Pont des espions magnifie le destin d’un homme qui fit le choix de se dresser face l’injustice, en renonçant à toute instrumentalisation idéologique ou obscurantisme politique. Une œuvre belle, pleine d’espoir et d’humanisme, qui arrive tragiquement au moment où l’on en avait le plus besoin. Merci.

Le Pont des espionsÀ l’heure où la France panse de profondes plaies, le nouveau long-métrage de Steven Spielberg sort au cinéma. Dramatique coïncidence que la nature de son sujet et le contexte politique dans lequel le film sera distribué. Un film qui nous parle sans détour d’une époque pas si lointaine à la terrible résonance en ces jours sombres. Cette drôle de guerre que fut celle glaciale entre les deux grands blocs à la fin de la Seconde Guerre mondiale avait été menée aussi bien sur des fronts dans d’autres pays que de l’intérieur, par l’espionnage et la trahison. La trahison à une idéologie, à l’une comme à l’autre, et dont les faux semblants et les sourires de façade des politiciens ne parviennent pas à cacher le sang des victimes que ces idéologies exigent depuis l’autre côté de la planète. Qui soupçonnerait un vieil homme incarné par Mark Rylance, peintre à ses heures perdues, vivant dans un petit appartement d’un quartier modeste de Brooklyn en 1957 ? Cet homme double, triple même face à son miroir et son autoportrait, s’avère être un colonel à la solde de l’Union soviétique. Individu isolé en territoire ennemi, seul en proie des nombreux agents musclés du FBI venus l’arrêter dans le seul tumulte de la métropole new-yorkaise. Qu’adviendra-t-il de cet homme qui n’a fait que suivre ses convictions personnelles dans un pays où la peine capitale lui serait convenue d’office ?

Le Pont des espions

C’est de cette histoire vraie que part Steven Spielberg pour son nouveau Pont des espions, thriller magnifique dont l’écho des paroles et actes de bravoure de ses protagonistes résonne encore plus fort ces derniers temps. S’imprégnant dans la tradition des grands réalisateurs de l’Hollywood classique, notamment John Ford avec Cheval de guerre et Lincoln, Spielberg reconstruit une période récente de l’Histoire où l’opinion de chacun était dictée par le pays dans lequel il se trouvait. Les deux réflexions opposées étaient physiquement séparées par des murs, chaque camp renvoyé à l’arbitraire et la plèbe vengeresse face à une menace sans nom, mais bien réelle : celle-là même qui fait verser des larmes aux enfants innocents, à la vue d’images de mort et de destruction à l’ombre des champignons atomiques. Qui est l’autre ? Pourquoi n’est-il pas comme nous ? Pourquoi n’aurait-il pas le droit d’être aussi bien traité que n’importe lequel d’entre nous, qui plus est quand sa vie est en jeu ? Ce sont toutes ces interrogations, au bon sens encore plus ravivé par notre actualité, qui porteront le personnage brillamment interprété par un Tom Hanks de plus en plus extraordinaire après Cloud Atlas et Capitaine Phillips. Ce James B. Donovan, dont la biographie a inspiré le film, se voit donc attribuer la défense de Rudolf Abel, qui assume sans triomphalisme son statut d’espion soviétique en mission en Amérique. Les preuves sont absentes, mais le verdict est déjà entendu avant le début du procès. Face aux rouges, il faut montrer qui est le plus fort.

Le Pont des espionsOr, Le Pont des espions nous démontre que la véritable force est du côté des justes, si stupides puissent-ils être considérés par leurs pairs. Car si Donovan croit profondément dans les États-Unis, il n’est pas prêt à en bafouer les valeurs inscrites dans sa Constitution. Si Rudlof Abel est coupable, c’est à la Justice de le prouver et non aux médias et à la foule enragée qui le condamnent à mort pour son allégeance. Depuis le 11 septembre 2001, l’Amérique a basculé dans une altérité guerrière afin de défendre ce qu’elle représentait aux yeux de ceux qui comptaient la détruire. Mais il n’y avait plus de pays face auquel répliquer sa colère. Ces adversaires, manipulés depuis l’extérieur certes, restent des ennemis de l’intérieur. Et lorsque à travers les mots de Donovan, Spielberg et les frères Coen nous rappellent ce qu’est être Américain, ce qu’est l’Amérique, il n’y a plus de doute à avoir quant à considérer ou non la sourde colère qui nous assaille. Aussi grandes soient ses différences, il faut absolument respecter l’autre pour le comprendre. S’il y en avait dans les années 1950 (et des deux côtés), Rudolf Abel n’est lui pas un fanatique. Il comprend et accepte sa situation et le sort que lui promet une justice expéditive et politisée à court terme. Le combat étonnant de Donovan s’étendra en dehors des tribunaux. L’implacable logique du “nous contre eux” jettera l’opprobre sur l’avocat et le mettra de nombreuses fois en danger sur le sol américain, considéré comme un communiste pour s’être dressé contre l’injustice.

Le Pont des espions

Tandis que la première partie du Pont des espions se présente comme un film de procès, la seconde se rapproche plus du thriller d’espionnage, pouvant donner au long-métrage un sentiment d’inégalité entre ces deux blocs. Car les événements politiques et militaires parallèles à l’affaire Rudlof Abel entraineront son avocat jusqu’à Berlin. Les circonstances l’y improviseront négociateur pour les États-Unis, faisant de lui un témoin de la scission de cette ville déjà meurtrie par un mur infranchissable, où celles et ceux qui tentent de le fuir l’oppression pour un monde meilleur sont abattus lâchement de plusieurs rafales de mitraillette au vu et au su de tous. L’arbitraire est tout aussi fort dans la jeune et prétentieuse Allemagne de l’Est qui fait régner la terreur dans ses rues. Un étudiant étranger, là au mauvais endroit au mauvais moment, devient un otage à faire valoir en monnaie d’échange. À leur échelle, les individus cherchent à exister au milieu d’une opinion nationale tacite. La Seconde Guerre mondiale, qu’elle fut face aux nazis ou aux japonais pour les États-Unis, impliqua l’idéologie en tant que motivation première. Des idées qui auront engendré des millions de morts. Il ne suffisait pas simplement de suivre les ordres, mais d’adhérer à une conception du monde (et de la vie) relayée par une propagande orchestrée au sommet. Au-dessus d’eux, les états cherchent à exister sur le plan international, usant de personnes comme Abel ou Donovan comme des pions sur le vaste échiquier diplomatique contre une considération politique en retour.

Le Pont des espionsSublimé par la photographie de Janusz Kaminski, le nouveau long-métrage de Steven Spielberg nous ramène à ce qu’il reste d’humanité en nous afin de lutter contre l’indifférence à ces atrocités légitimées par ces idéologies radicales et bellicistes. La liberté ne tient qu’aux valeurs et convictions dans lesquelles chacun croit et qu’il nous faut défendre à tout prix. Si nous répondons par la peur et la haine de l’autre, à l’instar de l’Amérique de James B. Donovan à peine sortie des années anxiogènes du maccarthysme, ceux qui veulent nous nuire auront ce qu’ils cherchent à obtenir. Le très intelligent final du Pont des espions ne fait d’ailleurs pas l’erreur de finir sous la bannière étoilée. Spielberg évite avec une aisance rare d’être son propre contre-exemple en ne tombant pas dans le patriotisme déplacé. Seules les personnes de bonnes volontés enclines à faire valoir la justice, la liberté et la paix entre tous importent au cinéaste. Des personnes au parcours extraordinaire qui se redresseront toujours malgré les coups et les intimidations. Le long-métrage est un reflet en négatif au Munich de 2005 qui remettait en question le fondement moral d’une vengeance aveugle en répondant à la terreur par la terreur. L’action violente a laissé la place aux échanges, parfois cocasses, et sous-entendus, parfois glaçants, dans les cours boisées de la Justice et les salons dorés des ambassades. Le Pont des espions est un (nouveau) très grand film de Steven Spielberg sur l’humanisme et l’altruisme, une œuvre optimiste en ce sens et plus que nécessaire dans ces moments d’insoutenable tristesse et d’incertitude que nous traversons.

FICHE FILM
 
Synopsis

James Donovan, un avocat de Brooklyn se retrouve plongé au cœur de la guerre froide lorsque la CIA l’envoie accomplir une mission presque impossible : négocier la libération du pilote d’un avion d’espionnage américain U-2 qui a été capturé par les soviétiques.