Le Mécano de la Générale (Buster Keaton & Clyde Bruckman, 1926)

de le 17/10/2016
 
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Autre film projeté dans le cadre de la rétrospective consacrée à Buster Keaton par le Festival Lumière, Le Mécano de la Générale est probablement le long métrage le plus célèbre de son auteur. Un film tellement indissociable de son réalisateur qu’il reste encore aujourd’hui une école pour tous ceux œuvrant dans la comédie ou le cinéma d’action.

le-mecano-de-la-generale-1Le Mécano de la Générale trouve ses racines dans un livre du soldat William Pittenger narrant le raid d’Andrews survenu le 12 avril 1862 en Géorgie durant la guerre de sécession, dans lequel plusieurs membres de l’armée de l’union s’emparèrent d’un train confédéré en étant poursuivis par d’autres locomotives, avant d’être capturés. Avec l’aide de Clyde Bruckman, propulsé co réalisateur, Al Boasberg, Charles Henry Smith et Paul Girard Smith, Keaton s’active au scénario qui trouve des résonances personnelles avec sa fascination pour les trains, et le passif de son père Joe officier nordiste pendant la guerre, qui fera un caméo. Keaton décide de faire des sudistes les «gentils » de son prochain film pour ne pas leur infliger une seconde humiliation. Bert Haines et Devereaux Jennings s’occupe à nouveau de la photographie, tandis que le cinéaste accompagné de Sherman Kell se charge du montage. Marion Mack, Glen Cavender, Jim Farley, Frederick Vroom complètent la distribution. Le tournage qui se déroule entre juin et septembre 1926 dans l’Oregon, nécessitera des moyens considérables, Keaton fait construire deux locomotives. Un tiers du budget est dépensé dans le recrutement de 15 000 figurants locaux. La garde nationale de l’état est également employée pour interpréter des soldats. De nombreux incendies ralentissent les prises de vues effectuées sur un wagon roulant et obligent la production à verser 50 000 dollars de dédommagement.

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Comme à son habitude le cinéaste-comédien effectue lui même ses propres cascades. Lorsque Marion Mack doit recevoir de l’eau sur la figure Keaton ne la prévient pas afin que sa réaction soit la plus authentique possible. La destruction du pont et de la locomotive coutera plus de 42 000 dollars et restera la scène la plus chère du cinéma muet. Tout comme les précédents chefs d’œuvres de Buster Keaton, Le Mécano de la Générale est l’histoire d’un être maladroit à la recherche de l’amour. Le récit prend place durant la guerre de sécession, le sauvetage d’Anabelle Lee (Marion Mack) est le moteur de la quête. À contrario de Sherlock Junior, qui synthétisait à merveille le gout pour les « gags impossibles » similaires aux cartoons et aux rêveries, ce nouveau long métrage ce concentre sur un registre plus réaliste enchainant les gags ayant trait au spectaculaire et à la pyrotechnie en lien avec le contexte historique dépeint. C’est ce souci d’épure comique qui différencie le long métrage de Keaton de ses précédents films comme Les trois âges ou Malec chez les indiens, qui bien qu’inscrits dans des contextes historiques atypiques comme la préhistoire ou la conquête de l’ouest conservaient des gags fantaisistes. Toutes les péripéties rencontrées par Johnnie (Buster Keaton) dans sa traversée en locomotive sont basées sur « action-réaction » : changement de voie, bois sur le chemin de fer, boulet de canon qui ne marche pas… . Le cinéaste explore toutes les possibilités induites par la situation et les particularités du train, sans pour autant négliger un sens de l’absurde. Le plus célèbre exemple est lorsque Johnnie trop occupé à couper le bois nécessaire au fonctionnement du véhicule ne voit pas la spectaculaire bataille qui se joue derrière lui.

le-mecano-de-la-generale-3Une donnée que l’on retrouve également à la fin suggérant que l’amour compte bien plus que les reconnaissances pour Johnnie. La parfaite compréhension de la locomotive, comme moyen de traverser les pires évènements, confère au Mécano de la Générale une dimension épique qui n’exclue pas une certaine noirceur lorsque de nombreux soldats sont tués accidentellement. La naïveté dont fait preuve Johnnie face à ses différents interlocuteurs, qu’il s’agisse du père de son amour ou des soldats, contraste avec la gravité de la situation. Un contraste d’autant plus fort que Johnnie, à l’exception d’un coup donné sur la tête d’un soldat, se sort des pires situations uniquement par ses maladresses. À l’instar de ses précédents personnages, Keaton fait de Johnnie un anti héros, qui s’il garde un sens de l’idéal héroïque, doit sa réussite à sa vulnérabilité dans l’action le rendant plus humain et proche du spectateur. « L’homme qui ne rit jamais » utilise à merveille la spatialisation géométrique et les perspectives pour aboutir à une narration plus visuelle à contrario de nombreuses productions de la même époque. Une grande partie des quêtes romantiques et sociétales de Keaton aboutissent à des climax sous forme de courses effrénées comme dans Cops ou Sherlock Junior.

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Le Mécano de la Générale est un climax à lui tout seul. La poursuite en train étant la meilleure manière d’articuler cette idée pendant plus d’une heure, sur un rythme effréné qui ne faiblit pas. D’une inventivité constante le film multiplie les tours de force y compris dans son final spectaculaire où la destruction s’avère la seule solution possible aux problèmes de Johnnie. Une fin hautement ironique qui sied à merveille à l’ensemble. Après une avant première mondiale à Tokyo le 31 décembre 1926, le film sortit sur le continent américain le 5 février 1927. Doté d’un budget de 750 000  dollars, Le Mécano de la Générale ne rencontra pas le succès escompté et fut un énorme échec. Une situation qui n’empêcha pas Buster de retrouver le succès notamment avec Cadet d’eau douce, jusqu’à ce qu’un contrat avec la MGM détruise sa carrière. Le caméraman, son dernier chef d’œuvre, sortit en 1928. Avec le temps Le Mécano de la Générale fut reconsidéré comme un classique du burlesque et l’un des meilleurs films de l’histoire du cinéma. Il fut même le tout premier long métrage à entrer au National Film Registry en 1989.

le-mecano-de-la-generale-5L’œuvre de Buster Keaton eu une influence considérable sur de nombreux comédiens comme Pierre Richard, Gene Wilder, Bruce Campbell ou Bill Murray, ainsi que de nombreux cinéastes de Pierre Étaix à Edgar Wright, en passant par Sam Raimi, Wes Anderson, Stephen Chow ou Peter Jackson. Ce dernier considère Le Mécano de la Générale comme l’un de ses films préférés et Keaton comme l’un de ses plus grands maitres. Mais l’héritier le plus évident de Buster est Jackie Chan dont la carrière devant et derrière la caméra en font l’héritier le plus direct de « l’homme qui ne rit jamais ». Quant au Mécano de la Générale il influença en grande partie le langage de la comédie et même du cinéma d’action au point qu’une œuvre comme Mad Max : Fury Road de George Miller peut se voir comme un héritier véritable. Quant à Buster Keaton il dira de son film « C’est mon propre scénario, ma propre continuité : j’ai dirigé et monté le film, j’ai aussi rédigé les intertitres. C’était mon projet favori. »

Le Mécano de la Générale demeure près de 100 ans après sa réalisation une merveille qui n’a rien perdu de sa capacité à faire rire les spectateurs. Le génie intemporel de son auteur en font l’un des pionniers majeurs de l’histoire du cinéma, et l’un des plus grands héros que le 7ème art ait connu.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le cheminot Johnnie Gray partage sa vie entre sa fiancée Annabelle Lee et sa locomotive, la Générale. En pleine Guerre de Sécession, il souhaite s'engager dans l'armée sudiste, mais celleci estime qu'il se montrera plus utile en restant mécanicien. Pour prouver à Annabelle qu'il n'est pas lâche, il se lance seul à la poursuite d'espions nordistes qui se sont emparés d'elle et de sa locomotive...