Le Majordome (Lee Daniels, 2013)

de le 06/09/2013
 
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Si Lee Daniels a su se mettre une énorme partie du public dans sa poche, ce n’est pas grâce à sa finesse. Son goût pour le sordide, son outrance provoc, sa tendance à faire dans le mélo dégoulinant et un vrai talent pour rassembler des gros castings sont sa marque de fabrique. Avec Le Majordome, il s’assagit très nettement et livre un film au premier abord calibré pour remporter un maximum de statuettes dorées. Pourtant, derrière l’académisme de façade se cache une œuvre passionnante, très imparfaite, pas toujours très finaude, mais parcourue d’idées formidables.

Annoncé comme le « biopic » d’Eugene Allen, majordome ayant servi à la Maison Blanche sous 8 présidences différentes, Le Majordome est avant tout un film qui prend d’énormes libertés avec l’histoire de cet homme. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord Lee Daniels n’étant pas le plus fin des conteurs d’histoires, il a besoin de quelques aménagements bien sordides pour créer une empathie immédiate avec son héros. Ainsi, tout le passage sur son enfance dans les champs de coton s’avère largement romancé à grands coups de scènes chocs pour provoquer une réaction épidermique du spectateur qui se prendra d’affection pour Cecil Gaines. Ensuite, car ce qui semble le plus intéresser le réalisateur n’est pas nécessairement le destin de cet homme mais plutôt tout ce qu’il développe en arrière-plan. Ainsi, Le Majordome est un véhicule pour bâtir une fresque historique extrêmement ample pour capter la transformation des USA sur une vaste période de près de 90 ans. Ce n’est ni le premier ni le dernier film à se pencher sur l’histoire américaine mais il le fait sous un angle passionnant : la lutte pour les droits civiques.

The Butler

Le Majordome est un film de révolté maquillé en grosse machine à Oscars. Dopé au black power, transcendé par des décennies de haine, il ne pouvait qu’aboutir sur un objet filmique très engagé comme aurait pu le faire un Spike Lee de la grande époque. Et il s’avère que le procédé fonctionne. Car ce portrait d’une Amérique qui cherche sa pluralité, se découpe entre des zones urbaines évoluées et des lieux reculés inaptes à accepter la différence de couleur de peau, est sans cesse sur le point de plonger dans la guerre civile, est tout simplement fascinant. En se focalisant sur le destin d’une minorité qui n’en est plus vraiment une, Lee Daniels, bien appuyé par le scénario de Danny Strong (scénariste des prochains Hunger Games et de la prochaine adaptation de Dan Brown par Mark Romanek), parvient à capter toute la complexité d’une Amérique qui reste une terre de violence et de haine. 90 ans d’histoire, c’est plutôt vaste, et les condenser en 2h15 de film relève d’un petit exploit. Jamais ennuyeux, Le Majordome avance paisiblement sa démonstration autour des grands mouvements et figures mythiques de la lutte des droits civiques, utilisant le personnage du fils de Cecil Gaines comme une sorte de Forrest Gump qui se retrouve mêlé à tous les évènements majeurs de l’histoire. Il s’agit bien entendu de grosses libertés prises avec l’histoire réelle mais servant le propos de Lee Daniels. Il va d’ailleurs jusqu’à souvent laisser en arrière-plan celui qui était pourtant son sujet d’étude, le majordome du titre. Néanmoins, cette fresque, car c’est bien de cela qu’il s’agit, parvient à capter des jalons essentiels et ouvre un nouveau regard sur une histoire complexe, à la manière d’une large étude pédagogique destinée à tous ces héritiers d’aujourd’hui. Si Le Majordome propose une vision de l’Amérique adressée au Monde, c’est bien l’Amérique elle-même qui y verra le plus beau des miroirs.

The Butler

Pour tenir une telle fresque, Lee Daniels ne pouvait se passer de talents, et ceux rassemblés ici sont globalement très bons. Deux performances se détachent pourtant du lot dans cette galerie comprenant à peu près tous les acteurs afro-américains du moment. Il s’agit tout d’abord d’Oprah Winfrey, bluffante et bouleversante dans le rôle de cette « femme de » au parcours parfois terrible. Nul doute qu’elle file tout droit vers une nouvelle nomination aux Oscars, presque 30 ans après La Couleur pourpre. Ensuite, et surtout, c’est Forest Whitaker qui livre une des prestations les plus impressionnantes de sa carrière, se faisant l’écho de tout un peuple par la voie de la raison, dans un personnage jamais figé. De leur côté, les divers acteurs grimés en présidents des USA s’amusent entre surjeu total pour certains et sobriété follement émouvante pour d’autres (Robin Williams y est magnifique). L’autre force du film se situe dans les subtiles variations d’une mise en scène qui s’adapte à capter le vent de chaque époque traversée, en appelant aux motifs de courants cinématographiques très typés. L’exercice est complexe et globalement bien tenu. Malheureusement, Lee Daniels laisse bêtement apparaître ses failles. En premier lieu, il tombe volontiers dans des vagues mélo jamais contenues, comme s’il ne croyait pas en la puissance de son sujet. En le faisant dégouliner parfois par tous les pores, il en amoindrit la portée. Inversement, en assagissant sa mise en scène, il se frotte à une approche finalement très académique qu’il ne maîtrise pas totalement, pêchant à donner une véritable ampleur à son récit. D’où son recours systématique aux violons. Le Majordome est un beau film, passionnant, parfois très émouvant lorsqu’il parvient à capter la subtilité du socle familial ou laisse éclater sa rage, qui aurait pu être un très grand film s’il était tombé dans des mains plus fines.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le jeune Cecil Gaines, en quête d'un avenir meilleur, fuit, en 1926, le Sud des États-Unis, en proie à la tyrannie ségrégationniste. Tout en devenant un homme, il acquiert les compétences inestimables qui lui permettent d’atteindre une fonction très convoitée : majordome de la Maison-Blanche. C'est là que Cecil devient, durant sept présidences, un témoin privilégié de son temps et des tractations qui ont lieu au sein du Bureau Ovale.
À la maison, sa femme, Gloria, élève leurs deux fils, et la famille jouit d'une existence confortable grâce au poste de Cecil. Pourtant, son engagement suscite des tensions dans son couple : Gloria s'éloigne de lui et les disputes avec l'un de ses fils, particulièrement anticonformiste, sont incessantes.
À travers le regard de Cecil Gaines, le film retrace l'évolution de la vie politique américaine et des relations entre communautés. De l'assassinat du président Kennedy et de Martin Luther King au mouvement des "Black Panthers", de la guerre du Vietnam au scandale du Watergate, Cecil vit ces événements de l'intérieur, mais aussi en père de famille…