Le Loup de Wall Street (Martin Scorsese, 2013)

de le 28/12/2013
 
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Depuis une quarantaine d’années, Martin Scorsese n’en finit plus de réinventer son cinéma. Alors qu’il pourrait se reposer sur les innombrables chefs d’œuvres dont il est l’auteur, le réalisateur de Taxi Driver se permet des expérimentations en 3D, des remakes audacieux, du thriller mental et cauchemardesque, apportant toujours plus de matière à une des carrières les plus denses de l’histoire du cinéma. Et à plus de 70 ans, il se paye une énième cure de jouvence avec Le Loup de Wall Street, troisième pierre de sa grande trilogie sur la décadence de son Amérique adorée.

Si le cinéma de Martin Scorsese n’a jamais vraiment baissé qualitativement, à une poignée d’exceptions près, il avait légèrement perdu son caractère très rock ‘n’ roll depuis Casino en 1995. Il se frayait bien un chemin à travers le personnage de Jack Nicholson dans Les Infiltrés mais n’infusait plus un film complet depuis vingt ans. Une tendance avec laquelle le réalisateur du Queens renoue avec toute la flamboyance qui le caractérise avec Le Loup de Wall Street, œuvre surréaliste tant elle ne semble pas émaner du regard d’un auteur septuagénaire. Alors que cinq années seulement séparaient Les Affranchis de Casino, deux des plus grands coups d’éclats rock ‘n’ roll de Martin Scorsese, il aura fallu donc attendre vingt ans pour qu’il se penche sur une troisième entrée dans sa saga. Un délai finalement logique, le temps d’analyser et d’assimiler les caractéristiques de ces nouveaux gangsters qui font bander l’Amérique et la planète, avec toujours les mêmes cols blancs, les mêmes excès, les mêmes addictions, les mêmes manipulations, mais des armes qui ne crachent plus des plombs. Le résultat est pourtant le même : ils brillent de mille feux, attirent toutes les convoitises, mais finissent perdus dans l’enfer terrestre qu’ils se sont bâtis.

THE WOLF OF WALL STREET

Le Loup de Wall Street entretient un rapport très étroit avec l’œuvre de son auteur, et notamment les deux films cités plus haut. Ce rapport est une évidence sur le plan des thématiques, mais également sur un plan purement cinématographique. En effet, Martin Scorsese renoue ici avec un langage narratif qu’il aura imposé à toute une génération de cinéastes, dont certains devenus très grands, et qui reprend tout son sens sous l’œil du maître. C’est tout simplement le réalisateur s’adressant à son public : « Regardez bien ces codes. Ce sont les miens, vous les connaissez, vous savez à quoi vous attendre. Et pourtant, je vais vous la mettre à l’envers ». Car si Le Loup de Wall Street semble si proche de Casino et des Affranchis, il s’en éloigne tellement que cela en devient presque troublant. Tous les ingrédients sont là. La voix off, le personnage principal s’adressant directement à la caméra, les travellings, les arrêts sur image, les effets de montage rapide pour présenter un personnage ou une situation. La grammaire cinématographique est bien connue, le cheminement moral qui en découle beaucoup moins. Ainsi, si en apparence se retrouve ce ton glorifiant des âtres finalement abjects dans leurs agissements, manipulant le public par les paillettes et des personnages bigger than life pour bâtir une empathie qui sera ensuite prise à revers, le dispositif traduit tout de même une différence de taille avec les deux films précédents. Martin Scorsese ne porte pas sur Jordan Belfort le regard plein d’amour, voire d’admiration, qu’il portait sur Sam Rothstein, Tommy DeVito ou James Conway. Il est conscient du caractère exceptionnel de son idiot de héros, mais n’oublie jamais, et ce jusque dans son amère conclusion, qu’il a beau être doué, il reste un idiot ayant bâti un empire d’idiots ne pouvant que s’écrouler sous le poids de son idiotie. Cet empire s’avère d’ailleurs extrêmement effrayant, dans la mesure où les excès les plus enivrants s’accompagnent des humiliations les plus terribles, où le contrôle laisse rapidement sa place au chaos total et à la folie. Les excès et l’euphorie oui, en triple dose, à l’énergie, mais pour autant la jouissance n’est pas toujours au rendez-vous.

THE WOLF OF WALL STREET

Le Loup de Wall Street n’est pas un film sur Jordan Belfort ou sur Wall Street. C’est un film sur la bêtise sur laquelle est bâti le mythe américain, cet empire de papier. Car Jordan Belfort est un personnage qui fantasme Wall Street et aborde le business avec pour exemple le Gordon Gekko du film d’Oliver Stone, c’est une sorte de nerd de la finance s’appuyant sur un socle irréel. A partir de là, Le Loup de Wall Street ne peut suivre la même voie que ses prédécesseurs, même s’il possède les mêmes attributs. D’ailleurs, dans la tonalité, Martin Scorsese vogue sur un terrain assez nouveau, celui de la pure comédie. Sous cet angle, le film est brillant, extrêmement drôle et bénéficiant d’un tempo comique démentiel. Avec en point d’orgue une séquence purement burlesque, digne de figurer dans une film de Blake Edwards, qui dévoile d’un côté un talent comique inattendu chez Leonardo DiCaprio, et de l’autre un moins étonnant mais tout aussi percutant chez Martin Scorsese pour mettre en scène ce genre de séquences. Ainsi, la force du Loup de Wall Street tient autant dans sa réappropriation de grandes figures cinéphiles que dans son contenu propre. L’Amérique scorsesienne a considérablement évolué, son lien au réel également. Derrière ses tonnes de débauche, de putes, de coke et de substances en tous genres, derrière ses excès les plus terrifiants, pathétiques et excitants, Martin Scorsese dresse un nouveau portrait de héros tragique en décalage complet avec le monde dans lequel il évolue, repensant les notions de contrôle et de manipulation. Cela passe bien entendu par l’énergie de la narration et de la mise en scène, organique dans le sens où elle épouse en permanence la nature de son sujet, cet homme hors du commun et figure tragique par excellence, pour lequel le succès aussi époustouflant soit-il reste illusoire. Comme dans les grands films de gangsters, ceux de Scorsese y compris, l’argent en abondance et les paradis artificiels auxquels il donne accès ne sont que des miroirs aux alouettes, des sources de lumières bien trop vives au contact desquelles les hommes, finalement si faibles, se brûlent les ailes. Derrière l’efficacité de la comédie, derrière la pure folie qui se dégage de chaque plan, Le Loup de Wall Street dresse un constat plus qu’amer sur l’Amérique et donc sur le monde moderne. Martin Scorsese ne renoue pas simplement avec un cinéma rock ‘n’ roll et euphorisant, il renoue surtout avec un cinéma qui, derrière ses apparences, entretient un rapport étroit au réel, bien plus sombre. Leonardo DiCaprio y livre une nouvelle composition stratosphérique, se lâchant et se mettant à nu comme jamais, tout en se livrant corps et âme au projet de mise en scène de son mentor. L’ensemble du casting, du plus petit second rôle aux personnages les plus importants, parvient à se hisser au niveau pour faire du Loup de Wall Street non seulement un des films les plus impressionnants de l’année, mais également de la carrière d’un Martin Scorsese toujours facétieux et plein de surprises, dont la maestria couplée à la sagesse aboutit sur un film hors normes. Aussi brutal qu’un shoot d’adrénaline, aussi stimulant qu’un rail de cocaïne, la redescente n’en est que plus douloureuse.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le nouveau film de Martin Scorsese raconte l’histoire de Jordan Belfort (Leonardo DiCaprio), courtier en Bourse à New York à la fin des années 80. Du rêve américain à l’avidité sans scrupule du monde des affaires, il va passer des portefeuilles d’actions modestes et de la droiture morale aux spectaculaires introductions en Bourse et à une vie de corruption et d’excès. En tant que fondateur de la firme de courtage Stratton Oakmont, son incroyable succès et sa fortune colossale alors qu’il avait à peine plus de vingt ans ont valu à Belfort le surnom de « Loup de Wall Street ».
L’argent. Le pouvoir. Les femmes. La drogue. Les tentations étaient là, à portée de main, et les autorités n’avaient aucune prise. Aux yeux de Jordan et de sa meute, la modestie était devenue complètement inutile. Trop n’était jamais assez…