Le Jour où la terre s’arrêta (Robert Wise, 1951)

de le 19/12/2016
 
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La sortie de Premier contact permet de revenir sur l’œuvre matricielle du genre dans lequel s’inscrit le nouveau long métrage de Denis Villeneuve. Le jour où la terre s’arrêta reste aujourd’hui un long métrage important qui aura marqué différents strates du cinéma et de la pop culture, tout en confirmant le génie de son auteur, le mésestimé Robert Wise.

le-jour-ou-la-terre-sarreta-1Au début des années 50, le producteur Julian Blaustein (La flèche brisée) souhaite financer un film de science-fiction abordant frontalement la guerre froide et l’ère atomique. Après avoir référencé plus de 200 nouvelles, il jette son dévolu sur « Farewell to the Master » de Henry Bates publié en Octobre 1940 dans la revue Astounding Science Fiction. Darryl F. Zanuck, patron de la 20th Century Fox, donne son feu vert au projet. Edmund H. North, scénariste pour Michael Curtiz et Nicholas Ray, est chargé de l’adaptation. Le romancier de science-fiction Raymond F. Jones peaufine le script sans être crédité. Le réalisateur Robert Wise accepte cette commande en raison de ses convictions antimilitaristes et sa croyance envers les OVNI. Spencer Tracy refuse d’incarner le personnage de Klaatu. Claude Rains, occupé à Broadway renonce également au rôle, tout comme Jack Palance qui aurait du incarner le robot Gort. Après avoir vu Michael Rennie dans un théâtre Londonien, Zanuck le suggère auprès de Wise pour le rôle principal. Lock Martin, ancien portier au Chinese Theatre de Los Angeles décroche le rôle Gort en raison de sa grande taille. Patricia Neal (Le rebelle) hérite du premier rôle féminin après le refus de Anne Baxter. Grâce à l’appui de Zanuck, Blaustein parvient à imposer le comédien Sam Jaffe, malgré sa présence sur la liste noire du sénateur McCarthy. Billy Gray et Hugh Marlowe complètent la distribution.

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Alors que Lyle R. Wheeler (Autant en emporte le vent) et Addison Hehr se chargent des décors, l’armée refuse d’aider la production après lecture du scénario. Le tournage prend place entre Washington D.C. et les studios Fox de Los Angeles du 9 avril au 23 mai 1951. Qu’il s’agisse de l’atterrissage de la soucoupe volante dans la capitale américaine, de la panique générale en passant par la partition au thérémine signée Bernard Herrmann, Robert Wise condense dans son premier acte toute l’imagerie iconique de la science fiction des années 50, pour mieux déjouer les attentes du spectateur sur sa peur de l’inconnu. Le point de bascule arrive lorsque Klaatu est victime d’un tir militaire. Alors que l’époque voit débarquer quantité de fictions peuplées d’extraterrestres bellicistes, reflet d’une paranoïa anti-communiste, Wise se veut à contre-courant de la pensée dominante. Le récit se focalise sur la traque de Klaatu par le gouvernement. L’extraterrestre masquant sa véritable identité trouve refuge auprès d’une veuve, Helen Benson (Patricia Neal) et son fils Bobby (Billy Gray) vivant dans une pension de famille. À travers le point de vue de son protagoniste principal, brillamment incarné par Rennie, le cinéaste porte un regard anthropologique sur la société américaine et plus généralement sur l’humanité. Les différentes pérégrinations de Klaatu, à Arlington ou chez le scientifique Jacob Barnhardt (Sam Jaffe), sont l’occasion pour l’extraterrestre de prendre la pleine mesure d’une humanité rongée par ses penchants auto-destructeurs dont l’aboutissement est l’arme atomique. En restant au service des enjeux humains et science-fictionnels de son récit, le film évite bien des écueils sensationnalistes et pompeux.

le-jour-ou-la-terre-sarreta-5À l’instar du Godzilla de Ishirô Honda, l’œuvre de Robert Wise reste encore aujourd’hui l’une des plus brillantes allégories du péril nucléaire. Le Jour où la terre s’arrêta traduit l’affection du cinéaste pour les figures à contre-courant des modèles dominants de l’ « American Way of Life ». Ici une veuve et son enfant vivant modestement. Cet humanisme brisé omniprésent dans la filmographie du cinéaste, que ce soit dans Nous avons gagné ce soir, Le coup de l’escalier, Je veux vivre, West Side Story ou La canonnière du Yang-Tsé, démontre une véritable sensibilité personnelle dans la lignée des artistes progressistes ayant émergé au lendemain de la seconde guerre mondiale et soucieux d’un avenir plus juste. Aidé par le chef opérateur Leo Tover (L’héritière), Wise joue sur une mise en scène subtilement iconoclaste. Le réalisme des scènes de jours, la violence des coupes, la lumière naturelle et le cadre épuré où apparait la soucoupe volante confèrent à l’ensemble un aspect documentaire cohérent avec la dimension anthropologique de son sujet. Les scènes nocturnes sont l’occasion pour le cinéaste de convoquer son passif dans le cinéma d’horreur et son attrait pour l’expressionnisme, via le débullé et l’obscurité lors de la première apparition de Klaatu dans la pension de famille, ou lors des intérieurs dans le vaisseau.

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Le réalisateur montre des rapports d’oppression avec un avant plan écrasant les protagonistes à l’arrière plan, créant un effet miroir entre la statue de Lincoln et le robot. Tous ces éléments permettent d’appuyer la dimension allégorique d’une histoire aux résonances intemporelles et universelles. Comme l’a remarqué le cinéaste Bertrand Tavernier, le parcours de Klaatu peut se voir comme une relecture de celui du Christ dans le christianisme. Il vient du ciel pour prôner un message de paix, tué par des hommes avant de ressusciter pour repartir vers les cieux. Une dimension messianique appuyée par la composition picturale de certaines images à l’intérieur du vaisseau. Cependant cette dimension messianique, jamais pompeuse, que l’on retrouve dans d’autres mythes et religions, côtoie une réflexion sur le libre arbitre d’une humanité face à ses dérives et leurs répercussions à une échelle cosmogonique. Le point culminant étant le monologue final de Klaatu qui étonne encore aujourd’hui par son ambiguïté et sa froideur dénuée de tout misérabilisme. Un traitement qui parait difficilement envisageable aujourd’hui et qui confirme le statut intemporel du chef d’œuvre de Robert Wise. Sorti fin septembre 1951 sur le continent américain le film rapporta plus de 1,850,000 dollars pour un budget de 1,200,000. Herrmann fut nommé aux Golden Globes et le film remporta un prix durant cette cérémonie par une association de journalistes internationaux. En France le film eut droit à une critique positive de Pierre Kast des Cahiers du cinéma qui seront beaucoup plus critiques ultérieurement à l’égard de Robert Wise.

le-jour-ou-la-terre-sarreta-3Avec le temps le long métrage devient un classique au point d’entrer au National Film Registry en 1995. Le romancier Arthur C. Clarke (2001 l’odyssée de l’espace) le considère comme l’un des plus grands films de science-fiction de l’histoire. En dehors d’un remake catastrophique signé Scott Derrickson en 2008, l’œuvre de Robert Wise connut un héritage important. Danny Elfman avoua que sa carrière de musicien doit beaucoup à la partition d’Hermann. On peut penser que le personnage de Ziggy Stardust imaginé par David Bowie doit en partie à celui de Klaatu. Du propre aveu de Paul Verhoeven le design de Robocop devait beaucoup à celui de Gort. La phrase « Klaatu barada nikto » fut employée dans de nombreuses œuvres dont L’armée des ténèbres de Sam Raimi. Le jour où la terre s’arrêta influença considérablement d’autres longs-métrages sur le thème de l’extraterrestre pacifique et anthropologue : L’homme qui venait d’ailleurs (avec Bowie), Rencontres du troisième type, E.T. l’extraterrestre, Starman, Abyss, Contact, Le géant de fer… jusqu’à Premier contact, tous revendiquent à des degrés divers l’héritage de ce film. Bien que n’ayant pas trait aux extraterrestres, À la poursuite de demain peut se voir comme une réponse au propos du long métrage de 1951. Autant d’éléments qui prouvent l’importance du film de Robert Wise.

Plus de 65 ans après sa sortie en salles, Le jour où la terre s’arrêta demeure un chef d’œuvre intemporel et une œuvre importante dans la filmographie de Robert Wise. Témoin de son temps et visionnaire, précurseur dans son approche de la science-fiction au cinéma, toujours aussi passionnant à suivre, n’ayant pas pris une ride. Il demeure un modèle de cinéma humaniste.