Le Dernier loup (Jean-Jacques Annaud, 2015)

de le 26/01/2015
 
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Depuis près de 40 ans, Jean-Jacques Annaud se construit une carrière en marge de ses confrères français, développant un cinéma d’une ambition folle, à peu près inenvisageable au sein de la production hexagonale. Après le très beau Or noir, il revient cette année à la tête d’une coproduction franco-chinoise et met en scène l’adaptation d’un des plus gros best-sellers de l’empire du milieu, une nouvelle aventure épique doublée d’un discours à nouveau fascinant sur le rapport de l’homme à son environnement.

Le Dernier loup 1Wolf Totem, roman semi-autobiographique de Liu Jiamin, est le livre chinois le plus vendu après le petit livre rouge de Mao. C’est dire l’importance de ce récit. C’est dire également le symbole fort que représente son adaptation par Jean-Jacques Annaud pour une production franco-chinoise, lui qui fut banni de Chine pour sa peinture de l’oppression chinoise sur les tibétains dans Sept ans au Tibet. Mais encore fallait-il réussir ce pari, traduire en images le cri d’alarme de Liu Jiamin, développer un grand film d’aventure épique et romanesque, et ne pas se faire piéger par ces beaux paysages et ces animaux follement cinématographiques.

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Autant le dire tout de suite, le pari est tenu, haut-la-main. On pouvait craindre un propos dilué, voire aseptisé, compte tenu de la présence de la Chine à la production, mais Le Dernier loup est passé miraculeusement entre les mailles de la censure. Car comme souvent, l’intelligence du film de Jean-Jacques Annaud est d’allier un vrai récit d’aventure comme on n’en voit plus vraiment au cinéma, une fable sur la nature de l’animal (de l’homme au loup) et une véritable charge politique et sociale. La cible est ici claire, limpide, trois ans après les débuts de la révolution culturelle. Il s’agit de la campagne de sédentarisation des peuples nomades entamée par la Chine de Mao en envoyant des « jeunes instruits » passer 10 ans dans les campagnes. Des missions d’immersion constituant un échange culturel entre les traditions séculaires et une modernité intellectuelle, avec en toile de fond la prise de pouvoir du parti sur les activités agricoles (mise en place de quotas, violation des traditions, sanctions économiques… menant logiquement à des excès chez les cadres les moins vertueux). Le jugement du Dernier loup est sans appel : par sa politique environnementale désastreuse, respectueuse ni du peuple mongol ni des animaux de la steppe, le pouvoir chinois a provoqué une catastrophe écologique et démographique.

Le Dernier loup 3Jean-Jacques Annaud utilise habilement le prisme de l’intime pour conter la grande histoire derrière la petite, afin d’éviter la lourdeur de saillies politiques interminables ainsi que pour conserver tout l’esprit romanesque de son récit. Le comportement spéciste et parfois inhumain des autorités chinoises s’invite à intervalle régulier par le représentant du parti, accessoirement vecteur de drames. Mais l’intelligence du traitement est d’apporter un lot non négligeable de nuances, de sorte que les personnages ne sont jamais enfermés dans des fonctions immuables et se permettent quelques surprises dans leur évolution. Aucun manichéisme à déplorer, car même si Le Dernier loup vient régulièrement caresser la fibre du mélodrame, le film garde le recul nécessaire. Pas de jugements à l’emporte-pièce, pas de gentils mongols contre les méchants chinois, et surtout pas d’anthropomorphisme.

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Car si Jean-Jacques Annaud avait peut-être parfois tendance à « humaniser » les animaux de ses films précédents (l’ours de L’ours et les tigres de Deux frères), il garde cette fois une approche d’anthropologue et traite les loups en les laissant à leur place. Le spectateur y projettera toujours ses émotions, pensant voir des loups sourire ou se suicider, mais son approche est pourtant factuelle, extrêmement respectueuse du statut de l’animal. Pour le récit initiatique en lui-même, c’est un exercice que le réalisateur maîtrise à la perfection, et qui dans son propos sur la transmission et l’héritage n’est pas sans rappeler Le Nom de la rose. Ici, c’est bien entendu le mode de vie nomade qui est au centre des débats, avec un important parcours spirituel dans le rapport de l’homme à son environnement, ses divinités. Le Dernier loup est le cruel portrait d’une révolution culturelle qui vient détruire une harmonie naturelle, où chaque être vivant, de l’herbe de la steppe au loup, en passant par les chevaux et les hommes, tenait sa place. Le film est parfois d’une tristesse infinie, car il met rigoureusement en lumière la logique destructrice de l’homme, avec des conséquences irréparables. Et l’impact s’avère finalement plus fort que celui d’un documentaire car Jean-Jacques Annaud utilise merveilleusement tous les outils du cinéma mis à sa disposition en terme de narration et de dramaturgie. Le film a beau être souvent exaltant, comme une aventure épique un peu hors du temps, hors des modes, il s’avère sur la longueur avant tout bouleversant, le drame de la steppe n’étant finalement qu’un exemple parmi d’autres, et que le cinéma transcende.

Le Dernier loup 5Le Dernier loup est peuplé d’images d’une puissance extraordinaire, Jean-Jacques Annaud restant un des seuls réalisateurs français capable de dégager une telle ampleur. Chaque séquence mettant en scène les loups tient du morceau de bravoure. Il les filme tels des guerriers de Gengis Khan, maîtres discrets de leur univers, et réussit à sortir quelques passages qui laissent le souffle court. Le raid final, évidemment, tout simplement terrible. Chaque traque, et notamment celle du chef de meute, bouleversante. La chasse des louveteaux s’avère également particulièrement dure, car même si elle bénéficie de la caution spirituelle, elle n’en reste pas moins l’illustration d’un massacre perpétué par l’homme qui reste persuadé d’être le maître de l’équilibre sur Terre. Mais la séquence la plus impressionnante reste celle de la tempête. Non seulement il s’agit d’un morceau de bravoure technique, mais la séquence en elle-même dégage une puissance considérable, physique et symbolique, car elle représente la réponse directe et implacable de la nature face à la cupidité et la cruauté de l’homme. Les images presque irréelles de ces nobles chevaux transformés en statues de glace possèdent un impact visuel considérable.

Le Dernier loup mêle brillamment récit initiatique, fable animale et spirituelle, aventure épique et charge politique. Une nouvelle preuve que Jean-Jacques Annaud reste un auteur à part, humble artisan d’un cinéma populaire d’une ambition folle et metteur en scène d’exception, comme en témoigne le scope magnifique à travers lequel il transforme les paysages infinis de la steppe en autant de toiles de maître.

FICHE FILM
 
Synopsis

1969. Chen Zhen, un jeune étudiant originaire de Pékin, est envoyé en Mongolie-Intérieure afin d’éduquer une tribu de bergers nomades. Mais c’est véritablement Chen qui a beaucoup à apprendre – sur la vie dans cette contrée infinie, hostile et vertigineuse, sur la notion de communauté, de liberté et de responsabilité, et sur la créature la plus crainte et vénérée des steppes – le loup. Séduit par le lien complexe et quasi mystique entre ces créatures sacrées et les bergers, il capture un louveteau afin de l’apprivoiser. Mais la relation naissante entre l’homme et l’animal – ainsi que le mode de vie traditionnel de la tribu, et l’avenir de la terre elle-même – est menacée lorsqu’un représentant régional de l'autorité centrale décide par tous les moyens d’éliminer les loups de cette région.