Le Conte de la princesse Kaguya (Isao Takahata, 2013)

de le 22/05/2014
 
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Lorsqu’un maître atteint la grâce, il peut dessiner quelque chose d’excessivement simple qui sera plus porteur de sens et d’émotions que n’importe quel essai surchargé. C’est précisément ce qui se passe avec le dernier film d’Isao Takahata présenté exceptionnellement à la Quinzaine des réalisateurs, qui en un peu plus de deux heurs éclipse tout ce que le cinéma déploie d’efforts pour exister au festival de Cannes ou en dehors, s’imposant peut-être comme l’œuvre la plus radicale du studio Ghibli tout en gardant une portée formidablement universelle. Décidément, il y a Ghibli et il y a les autres, et sur cet empire du merveilleux règnent et rayonnent Hayao Miyazaki et Isao Takahata.

LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA un film de Isao TakahataLe Conte de la princesse Kaguya est aussi sublime qu’une estampe et aussi entêtant qu’un songe. C’est une œuvre intemporelle, du genre des plus beaux films que vous verrez dans une vie, qui sonne autant comme une forme de testament que comme l’affirmation d’un talent qui vient d’atteindre une sorte de nirvana artistique. Rare, Isao Takahata, qui n’avait pas réalisé de long métrage depuis une quinzaine d’années, revient avec un film dont le parti-pris graphique est au moins aussi étonnant que celui de Mes Voisins les Yamada, tranchant allègrement avec le « style Ghibli » dont Miyazaki est le vecteur principal. Une approche visuelle en fusion totale avec son propos qui n’est autre qu’une adaptation de la célèbre légende du coupeur de bambou qui opère un sérieux changement de point de vue tout en gardant en ligne de mire une myriade de sujets qui viennent se connecter à ce récit magnifique d’une princesse miniature venue rencontrer le monde des hommes.

LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA un film de Isao Takahata

C’est bien entendu l’audace formelle qui frappe en premier lieu. Bien loin des canons de beauté actuels, Le Conte de la princesse Kaguya est fait d’une succession de plans dont le plus insignifiant pourrait figurer en vedette dans une exposition d’estampes japonaises. Une beauté sidérante qui redonne son importance au trait, à l’image d’une peinture qui tout à coup prendrait vie, là un trait un peu plus marqué pour créer une émotion, ici un mouvement, dans un tout qui n’a clairement pas d’équivalent et s’impose comme une des plus flamboyantes réussites de son auteur. Le film transpire de tous les plans le travail d’orfèvre qui lui a donné naissance, ainsi que l’abnégation de toute une équipe dévouée corps et âme à créer cette merveille intemporelle, qui à n’en pas douter marquera le cinéma d’animation, et le cinéma en général, à tout jamais. Le Conte de la princesse Kaguya est, comme son titre l’indique, avant toute chose un conte, un vrai, qui commence par un « il était une fois » et se termine dans le merveilleux pur et dur. Mais c’est également un récit d’une richesse assez remarquable et qui multiplie à loisir les strates, tout en gardant une impressionnante harmonie. Tous les personnages, et ils sont nombreux, vivent et bénéficient d’un travail d’écriture considérable. Dans ce Japon sans âge, un couple de paysans, simples et aimants, vont devoir réagir à l’arrivée d’un miracle. Et bien plus qu’une simple variation autour de l’immaculée conception, c’est une série d’épreuves vitales qui articuleront le récit.

LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA un film de Isao TakahataAinsi, chaque personnage aura droit à sa mise à l’épreuve afin de grandir. La princesse bien sur, au centre de toutes les attentions, être surnaturel dans la peau d’une jeune fille « normale » au destin extraordinaire. Elle est le personnage pointé comme vecteur narratif et émotionnel, mais restera finalement toujours la même : un être libre auquel personne ne peut imposer quoi que ce soit. Il n’est pas question ici d’un traditionnel récit d’émancipation, il est question d’apprendre à accepter son destin. Il y a quelque chose de très traditionnel et de très pur dans ce discours, mais rien de simpliste. Kaguya sera du début à la fin une fille débordant d’amour dont l’obsession pour cette si belle chanson qui revient à diverses reprises traduit sa fusion totale avec la planète Terre et les éléments qui la composent. Comme d’autres films mettant en scène une créature venue d’un autre monde, elle tentera de se fondre dans le moule d’une humanité fantasmée, avant qu’elle ne découvre la nature véritable de l’être humain, confrontée à ce qu’il peut déployer de plus vil.

LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA un film de Isao Takahata

Le Conte de la princesse Kaguya est clairement un miroir, une œuvre existant pour confronter l’être humain à son image, dans ce qu’elle a de plus triste mais également de plus beau. Et c’est là toute sa force, il s’agit d’un film qui véhicule un magnifique espoir, celui d’accéder à une forme de sagesse ultime. C’est un testament, mais pas seulement pour son auteur, il est adressé à l’humanité toute entière. C’est une invitation à voir le monde, à quel point la vie et la beauté se nichent en toute chose. C’est également une fresque flamboyante qui part du Japon rural pour arriver dans le luxe d’une résidence de la noblesse, voire… un peu plus loin. Isao Takahata confronte l’homme à ses choix, ceux qui définissent une existence. Il le fait via le personnage de la princesse, tantôt drôle, tantôt morose, parfois taquine mais toujours rêveuse, qui va passe d’une promesse de vie simple au carcan d’une bourgeoisie dont la codification absurde se voit tournée en dérision, avec une pointe de tendresse pour les valeurs ancestrales de cette culture si cinégénique. L’humour, l’émotion et l’énergie entrent dans une miraculeuse symbiose grâce au Conte de la princesse Kaguya, film dont le rythme ne faiblit jamais, qu’il se concentre sur une nécessaire contemplation ou qu’il se pare d’une frénésie euphorisante, à l’image de cette séquence de rupture de ton magistrale qui voit la princesse s’évader dans un maelstrom d’images, moment de fureur dans lequel le trait se fait extension figurative du tourbillon intérieur agitant l’héroïne. Non seulement la séquence est à couper le souffle, mais elle est d’une intelligence remarquable en terme de mise en scène. Et tout le film est au diapason de ses tours de force.

LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA un film de Isao TakahataLe Conte de la princesse Kaguya est un film d’une efficacité redoutable sur tous les tableaux. Tout y tient de la grâce transformée en images. Isao Takahata et son coscénariste Riko Sakaguchi ont bâti un monument qui fait se rencontrer tous les éléments jusqu’au divin, et développe divers discours sur la nature humaine et sa tendance à céder à la perversion. Cela passe bien sur par la suite de prétendants, redoublant d’efforts pour séduire une princesse dont ils ne connaissent que les on-dits et osant jouer les vils manipulateurs pour faire aboutir leur triste entreprise, quitte à y laisser leur vie. Mais également via le personnage du père. Et c’est là que se situe un des propos les plus fascinants du Conte de la princesse Kaguya. Le discours sur la paternité et la maternité est d’une justesse remarquable. Cela passe autant par l’illustration de ces petits riens qui caractérisent le développement d’un enfant que par le comportement excessif du père. En redoublant d’efforts pour lui offrir le destin auquel il est persuadé qu’elle est destinée, il renie sa propre nature et ira jusqu’à quasiment détruire cette fille qui représente tout ce qu’il aime de tout son cœur. Isao Takahata est un sage et ce discours expurgé de toute forme de naïveté le prouve brillamment. Le trop plein d’amour de ce père ne mène pas qu’au bonheur, et en tenant ce discours sans aller jusqu’à invoquer une sorte de folie, le film impose une maturité rare.

LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA un film de Isao Takahata

Le Conte de la princesse Kaguya mérite d’entrer au panthéon, d’être vu par tous les spectateurs du monde entier. Sa splendeur visuelle et la pureté de son discours, en même temps que sa faculté à intégrer des éléments de pur fantastique dans un récit somme toute très ancré dans le réel ou à émerveiller autant qu’à émouvoir, est un véritable exemple à suivre. Une forme de perfection sur tous les points qui en font autant une œuvre inclassable qu’une œuvre profondément universelle, qui s’appuie sur des éléments typiquement japonais pour développer un propos adressé à chaque être humain. Porté par la composition une nouvelle fois magique de Joe Hisaichi, bien conscient d’illustrer là un film très important et lui apportant sa douceur et ses envolées lyriques, Le Conte de la princesse Kaguya vient de marquer au fer rouge l’histoire du cinéma d’animation. Un film complet, d’une richesse inépuisable, parcouru de séquences à la beauté presque déstabilisante, hors du temps et des modes. Le film fleuve du studio Ghibli et les adieux d’Isao Takahata avant une retraite bien mérité ont abouti sur un chef d’œuvre, un vrai, un qui est destiné à l’éternité.

FICHE FILM
 
Synopsis

Ce long métrage est l'adaptation d’un conte populaire japonais le couper de bambou, un des textes fondateurs de la littérature japonaise dans lequel une minuscule princesse, Kaguya, "la princesse lumineuse", est découverte dans la tige d'un bambou. Elle devient très vite une magnifique jeune femme que les plus grands princes convoitent : ceux-ci vont devoir relever d’impossibles défis dans l’espoir d’obtenir sa main.